Entretiens

Quai des Bulles. Un festival en plein air à Saint-Malo. Entretien avec Joub et Alain Faure

Quai des Bulles, 2ème festival pour la Bande Dessinée en France, avec plus de 42.000 visiteurs sur 3 jours en 2019, s’adapte au contexte sanitaire particulier et propose un parcours inédit d’expositions urbaines du 15 décembre au 20 février dans divers lieux de st Malo, en attendant de pouvoir réintégrer le Palais du Grand Large et la Halle du Bassin Vauban pour la célébration de son quarantième anniversaire, repoussée à l’automne 2021. Le commissaire des expositions Alain Faure et le dessinateur Joub nous ont accordé un entretien qui donne envie d’aller prendre l’air du large.

 

Laurence Le Guen – Le visuel de chaque édition est à chaque fois l’œuvre d’un auteur qui a gagné le Prix de l’affiche lors de l’édition précédente. Est-ce qu’elle a été changée pour cette édition un peu spéciale ?

Joub – Fabien Vehlmann, le lauréat du Prix de l’affiche 2019, réalisera finalement celle de la quarantième édition du festival qui aura lieu le dernier week-end d’octobre 2021. Le visuel 2020 a été réalisé par Aude Picault, la gagnante du Prix coup de cœur en 2019, pour son album Déesse aux éditions Les Requins Marteaux.

 

LLG – Comment avez-vous décidé d’organiser cette édition un peu spéciale ? Quels renoncements a-t-il fallu faire et quelle nouveauté avez-vous mis en place par rapport aux autres éditions ?

Joub – Nous nous sommes posés la question de maintenir une édition 2020 au mois de mars. Nous avons commencé par annuler le festival, puis nous nous sommes dit qu’il serait dommage de ne rien faire. Tous nos financiers nous ont suivi. Nous nous devions donc de concevoir une programmation, sous une autre forme. Nous avons gardé nos formats de publications, de formations, et nous avons réadapté l’exposition. Les rencontres avec les auteurs ont disparu, en revanche. Pour soutenir et valoriser leur travail, nous avons élaboré une revue, qui participe aussi à notre renouvellement. Il s’agit d’une revue expérimentale et éphémère appelée QDB. Elle comptera trois à quatre numéros. Pour le premier, des auteurs ont reçu carte blanche pour se lancer sur la thématique « Art inutile ! ». On pourra retrouver les signatures d’Alfred, Karine Bernadou, Florence Dupré la Tour, Joub, Laurent Lefeuvre, Emmanuel Lemaire, Anne-Claire Macé, Claire Malary, Nylso, Éric Sagot et Zanzim. Nous innovons aussi avec un spectacle mêlant bande dessinée et musique, retransmis en direct sur les réseaux sociaux le 18 décembre.

Alain Faure – Il y a aussi les podcasts sur le métier d’auteur et la bande dessinée Encrage – BD 2020 (quaidesbulles.com) et j’ai proposé l’idée d’un parcours en ville inspiré de ce qui se fait à La Gacilly autour de la photo… La Covid a tout bouleversé en termes de date et de lieu. Nous avons réfléchi tous ensemble à ce que nous pouvions faire et à la manière dont nous pouvions envisager différents types d’impressions et d’accrochages pour exposer les œuvres. D’habitude, nous exposons au Palais du Grand Large, dans la Halle face au bassin Duguay-Trouin et dans quelques bars de la ville. Nous nous sommes posé la question des endroits nouveaux à investir. Nous avons ensuite repéré les lieux en question et demandé les autorisations. La Gare Maritime émettait le désir de recevoir une exposition mais ne savait pas comment la mettre en place. Nous avons réfléchi avec ses responsables et avec  tous les acteurs de ces nouveaux lieux d’accueil. L’idée était d’innover complètement et d’investir des endroits en ville où nous n’allions jamais.

 

LLG – Quelles ont été les contraintes pour le commissaire ? Quelle a été votre marge de manœuvre et vos difficultés ?

AF – Habituellement, nous exposons des originaux. Cette fois-ci, en extérieur, il n’en était bien sûr plus question. Nous nous sommes mis en contact avec les services techniques de la ville de St Malo. Ils nous ont prêté par exemple des panneaux électoraux pour l’exposition d’illustrations crayonnées de cabanes de l’auteur Nylso. Dans la première version de l’édition 2020, il était prévu d’exposer largement le travail de l’auteur américain Adrian Tomine, présenté pour la première fois en France. Nous l’avons contacté et il a été emballé par l’idée de se voir consacrer trois lieux d’exposition en plein air.

La difficulté, dans une ville comme St Malo, réside dans les coups de vent, la tempête et la pluie… Nous avons donc travaillé avec des gens dont c’est le métier de fabriquer des panneaux de signalisation et de la communication extérieure en fonction de cette météo. J’ai même rencontré un technicien du festival de La Gacilly pour voir avec quel matériel il travaillait.

 

LLG – Quels sentiments avez-vous éprouvés face à ces contraintes et nouvelles façons d’exposer les auteurs et leurs œuvres ?

AF –  En ce qui concerne l’organisation, QDB implique déjà une contrainte. Le Palais des Congrès n’est pas un lieu fait pour accueillir un festival. Nous sommes donc habitués à la difficulté et les choses se passent bien. Le défi consistait à investir des lieux en extérieur et à travailler sur de nouveaux systèmes d’accrochage. C’était intéressant de se reposer des questions sur ce qu’on montre, comment ça tient et quelles contraintes de sécurité s’imposent. Nous nous sommes dit aussi que le matériel serait réutilisable et que d’autres structures pourraient louer nos expos. Les expositions Théodore Poussin de Franck Le Gall et Ar Men- L’enfer des enfers d’Emmanuel Lepage sont d’ailleurs des co-productions réalisées avec le festival Bulle à Croquer et elles étaient déjà prévues en extérieur. Pour celles-ci, notre travail a été plus simple.

Joub – il y a des optimistes et des pessimistes. La Covid va nous obliger à nous organiser différemment. Garder notre modèle de 700 auteurs et 40 000 visiteurs, ce n’est bien entendu plus possible. Il va falloir réfléchir à s’adapter et à brasser moins de monde. S’agissant de partie culturelle, nous n’avons aucune inquiétude. Nous savons quoi faire. Pour la partie commerciale, en revanche, c’est plus compliqué. Nous nous sommes par exemple demandé si les éditeurs allaient nous suivre.

 

LLG – Comment avez-vous couplé œuvres et lieux ?

AF – Au hasard, et ce n’est pas plus mal. Pour Adrian Tomine, la tête d’affiche, je souhaitais une exposition dans l’intra-muros. Ses 24 panneaux sont placés Place des Frères Lamennais et ce lieu est parfaitement adapté. Il y a aussi sa deuxième exposition Quai de Trichet. Pour l’auteur Nylso et son travail sur les cabanes, nous voulions un lieu très urbain, pour jouer sur le contraste nature-ville et l’esplanade de la gare est parfaitement adaptée. La balade illustrée en grands formats sur la série Théodore Poussin de Franck Le Gall est installée au Lycée Maritime, celle sur l’album Ar Men – L’enfer des enfers d’Emmanuel Lepage est Quai Duguay-Trouin et Les filles des Marins perdus de Teresa Radice et Stefano Turconi sont présentées à la Gare Maritime de la bourse. Il y aura également des expositions au deuxième trimestre, autour du masque notamment, puisqu’il en est beaucoup question ces derniers temps, avec l’exposition Bas les masques, en Avril 2021, dans la Tour Bidouane.

 

LLG – Est-ce qu’on retrouvera les temps d’échanges avec les auteurs et les grandes séances de dédicaces habituelles ?

Joub – Non. Compte tenu des circonstances, nous avons abandonné la programmation de rencontres avec les auteurs.

 

LLG – Y aura-t-il une inauguration et sous quelle forme ? Et pensez-vous maintenir les prix ?  

Joub – Les partenariats avec Ouest France, l’Adagp et nos partenaires ont été maintenus et les prix ont déjà été attribués. Quant à l’inauguration elle devait avoir lieu le 15 novembre, mais elle a été repoussée. En fait, tout est régulièrement repoussé à des dates ultérieures. L’énergie est difficile à mobiliser sur des temps longs.

 

LLGAvez-vous déjà connaissance des premières réactions du public ?

AF – Les passants nous voyaient monter les panneaux et trouvaient l’initiative plutôt bien car, dans cette grisaille ambiante, cela mettait de la couleur dans les rues de St Malo. Pour les vacances, nous espérons davantage de monde, mais nous ignorons la manière dont les gens vont circuler dans leurs familles. De toutes façons, nous allons brasser beaucoup moins de spectateurs, et ce seront sans doute plutôt des locaux.

 

LLG – Beaucoup d’enfants et de classes fréquentent habituellement le festival. De quelle façon les scolaires vont-ils pouvoir être intégrés à cette édition ?

Joub – Nous ne pouvons pas aller dans les écoles. C’est un gros manque à gagner pour les auteurs. Depuis le mois d’avril, tout est reporté et tout est annulé. Si la situation s’améliore, nous pourrons faire intervenir des auteurs dans les classes.

 

LLG – Y aura-t-il un catalogue ?

Joub – Belzébulle est notre programme officiel édité pendant le festival et il fait office de catalogue.

 

LLG – Maintenant que c’est lancé, avez-vous le moral ?

AF – Il vaut mieux. C’est l’aboutissement de trois mois de travail et les gens étaient enthousiastes de notre initiative. Cela donne envie de continuer.

 

Pour retrouver la programmation, http://bd2020.quaidesbulles.com/

Crédit photographique : « Guillaume Aussant © Quai des Bulles 2020 » et Alain Faure.

 

 

 

 

 


Pour citer cet article:

, « Quai des Bulles. Un festival en plein air à Saint-Malo. Entretien avec Joub et Alain Faure », dans L’Exporateur littéraire, Oct 2021.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/entretien/quai-des-bulles-un-festival-en-plein-air-a-saint-malo-entretien-avec-joub-et-alain-faure/, page consultée le 23/10/2021.