Carnet de visites

26/10/2020

Un cabinet d’amateur, Clémentine Mélois

Galerie Lara Vincy (Paris) Commissaire(s): Clémentine Mélois

S’il est un mot qui caractérise le rapport que peut avoir le public avec l’œuvre de Clémentine Mélois, c’est bien celui de « complicité ». L’écrivain et oulipien Hervé Le Tellier, ami de l’artiste et par ailleurs auteur d’une Esthétique de l’Oulipo (Castor Astral, 2006) dans laquelle il développait précisément ce thème, ne s’y est pas trompé en en faisant la pierre angulaire de la démarche de Clémentine Mélois, dans son introduction au catalogue de l’exposition que lui consacre la galerie Lara Vincy à Paris : Un cabinet d’amateur. C’est aussi le sentiment qui se dégage de l’exposition elle-même : l’ensemble, composé d’une centaine de livres, de tableaux, de sculptures, d’objets et de vidéos, rassemblé en deux pièces, suscite l’admiration face à l’exigence et au talent de l’artiste… autant que l’envie de s’en faire une copine, une complice dans le crime ô combien plaisant du détournement artistique.

C’est la deuxième exposition personnelle que la galerie parisienne, qui défend d’autres artistes à la croisée de l’art contemporain et de la littérature tels que Ben, Esther Ferrer, Serge Pey ou encore Gil Wolman, consacre à Clémentine Mélois. La première, en 2018, était intitulée De deux choses l’une. On pouvait notamment y découvrir dans toute sa matérialité « IRL » la collection intégrale Cent titres, qui a rendue l’artiste célèbre sur les réseaux sociaux : une série de cent détournements de couvertures de livres classiques, revisités à la faveur d’un jeu de mots sur le titre, et reproduits avec un savoir-faire d’experte-faussaire de la littérature. Les images de son Maudit Bic de Melville ou de son Légume des jours de Boris Viande étaient vite devenues virales, après les partages que l’artiste en avait faits sur sa page Facebook – un véritable laboratoire de sa création et un lieu de diffusion continuelle et gratuite de son travail.

L’exposition de 2020 présente de nouveau une sélection de cette fameuse série, mais aussi, comme en écho, de nouvelles créations livresques disposées sur d’autres étagères de la grande bibliothèque, qui forme l’installation principale de la deuxième pièce. Commençons donc par là : la collection de livres de Simenon, ainsi, reprend strictement les couleurs des tirages Gallimard de l’époque, mais les livres sont, cette fois, littéralement sans titre, car le nom de l’auteur, décliné malicieusement en « mais si », « mais non », « mais enfin SI », etc. suffit seul à « élever le calembour à la hauteur d’un supplice », selon le bon mot de Raymond Queneau à propos de l’Almanach Vermot. L’esprit de Queneau n’est pas loin, de Perec encore moins (n’est-il pas l’auteur d’un roman intitulé précisément Un Cabinet d’amateur ?), on est bien en terres oulipiennes (Clémentine Mélois en est l’une des plus récentes recrues (2017).

Les volumes imitant la collection prestigieuse de Gallimard, haut-lieu de consécration littéraire, « La Bibliothèque de la Pléiade », sont dans la même ligne et mêlent une maîtrise technique des arts du livre (les titres frappés à la feuille d’or sur les reliures pleine peau en cuir d’agneau sont parfaitement crédibles), et une entreprise de franche désacralisation des savoirs dits « légitimes ». Passons sur les 103 « Séries noires » ou sur les volumes de la « blanche » de Gallimard (décidément !), comme sur les livres fictifs de la « Bibliothèque impossible », enfin matérialisés, pour ne pas gâcher tout le plaisir de découverte du visiteur, mais retenons ceci : l’humour est partout, l’allusion au champ littéraire et à ses constructions réelles et fictionnelles aussi, au point que l’ensemble a quelque chose d’apaisant, voire de rassurant, en ces temps moroses où il est parfois difficile de rire. Car on rit devant l’imaginaire débridé, on se détend, notamment grâce au très efficace « Bon pour un jour complet de légèreté », et si par malheur certaines références nous échappent, l’on se dit que l’artiste ne nous en voudra pas – ce n’est pas le genre. Voici donc un travail que l’on peut apprécier à plusieurs niveaux.

Dans la bibliothèque figurent également des objets, parfois extraits de l’exposition Giono au Mucem (2019-2020) à laquelle Clémentine Mélois a participé à l’invitation d’Emmanuelle Lambert, et des détails apparemment incongrus mais bien sûr signifiants, quand on se penche un peu sur eux, tel ce bouquet de lavande posé sur une étagère avec une fausse négligence, qui évoque à la fois le Sud de Giono, et le souvenir qu’on a rapporté de ses vacances… Car l’autrice de Dehors la tempête (Grasset, 2020) a la goût du détail, il ne s’agit pas tout à fait de celui que Daniel Arasse (Le Détail, Pour une histoire rapprochée de la peinture, Flammarion, 1992) invitait à observer dans les tableaux, mais plutôt de son versant littéraire, celui que l’on trouve dans les histoires, du sandwich de la brasserie Dauphine dans les Maigret aux langues de la Terre du Milieu en passant par le ticket caché dans l’emballage du chocolat chez Roald Dahl. C’est ce même goût du détail que l’on retrouve à d’autres niveaux de l’exposition : pas de cartels à proprement parler, mais les seuls titres des œuvres, sans indication de date ou de procédé technique, peints en blanc et à la main directement sur le mur, créant un effet de proximité avec le spectateur ; le calendrier « pangolin et chauve-souris », distribué gratuitement (on retrouve la gratuité) aux visiteurs et punaisé en toute simplicité à l’entrée de la galerie, œuvre s’inspirant du quotidien et nourrissant le quotidien ; ou même les couleurs unies et très pop des murs de l’exposition (rouge vif, en référence aux marbres grecs polychromes) ou des sections du catalogue (rose fuschia).

La première pièce montre, s’il en était encore besoin, que l’artiste-écrivaine (elle a signé plusieurs livres chez Grasset, et de nombreux ouvrages jeunesse à l’École des Loisirs, avec Rudy Spiessert) ne s’embarrasse pas des frontières disciplinaires. Car si le livre semble être sa passion première – en fabriquer comme en écrire, comme elle l’a raconté dans l’émission « Affaires culturelles » sur France Culture –, la peinture classique est à l’honneur aussi, avec des références à Bosch (splendide Jardin des délices en porte de frigo recouvert de magnets, et hilarant Portement de croix), Courbet (L’Origine du monde enfin provocante à nouveau !), Millet (toute la contemporanéité de L’Angélus apparaît dans Les Geeks), Hans Memling dont l’Adam et Ève semblent revenir directement d’Ibiza, Pieter Brueghel, etc. Les tableaux, reproduits sur toile et châssis de bois avec là encore une technique imitative impeccable sont accrochés à la façon des collections particulières et des musées d’antan. Ils font face à un faux manuscrit et à une vidéo improbable du présentateur Stéphane Marie plantant des glands géants, comme le personnage de L’Homme qui plantait des arbres… de Giono.

Enfin, outre les livres et les tableaux, l’exposition présente des objets étonnants, triviaux pour la plupart, de l’ordre de « l’infra-ordinaire » tant chéri de Perec, mais revivifiés par l’artiste, telle cette boule à neige cocaïnée, ce bidon d’encre « stylographique » géant ou le petit écran présentant cette mer de « jelly » bleue sur laquelle flotte inlassablement et bien ridiculement un trois-mâts miniature (Circumnavigation, 2019). Le thème marin traverse d’ailleurs cette exposition (et plus généralement l’œuvre de Clémentine Mélois), comme un rappel discret de l’origine bretonne de l’artiste, qui n’hésite pas à s’en prendre aussi au bol breton traditionnel.

En invitant le spectateur à entrer dans son « cabinet d’amateur » à la fois foutraque et précis, décalé et cultivé, drôle et sérieux, celle qui aime tant lier le sublime au dérisoire montre, dans cette exposition aux dimensions modestes, une œuvre ambitieuse et une artiste aussi précise que complète.

 

Camille Bloomfield

 

Le catalogue de l’exposition peut être commandé auprès de la Galerie Lara Vincy.

Écouter Clémentine Mélois évoquer son travail et l’exposition avec Arnaud Laporte, dans Affaires culturelles (France Culture).

 

Compte tenu du confinement, il est possible de voir l’exposition de Clémentine Mélois, sur rendez-vous uniquement, du mardi au samedi aux horaires d’ouverture de la galerie 11h – 13h et 14h30 – 19h, en envoyant un e-mail à contact@lara-vincy.com


Pour citer cet article:

Camille Bloomfield, « Un cabinet d’amateur, Clémentine Mélois », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Oct 2020.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/un-cabinet-damateur-clementine-melois/, page consultée le 22/10/2021.