Carnet de visites

17/06/2020

Re|Search

UQAM – Laboratoire NT2 Commissaire(s): Collectif « Archiver le présent »

 

L’exposition en ligne Re|Search, mise sur pied par le collectif  ‘Archiver le présent’ qui regroupe des chercheur·e·s de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) rattaché·e·s au laboratoire NT2, entreprend de saisir la pulsion de recherche propre à l’ère numérique. Se voulant évolutive dans sa forme et son contenu, elle rassemble actuellement (depuis son lancement le 17 juin 2020) dix-huit oeuvres hypermédiatiques mises en ligne depuis le début du 21e siècle, réalisées par divers artistes et collectifs. Chacune offre un portrait de la condition numérique contemporaine et aborde des enjeux qui en découlent. Ainsi que l’indique le texte de présentation de l’exposition :

« Internet et les moteurs de recherche qui en gèrent l’accès constituent une économie où l’attention est devenue une monnaie d’échange et où la requête s’impose comme le principal processus de découverte du monde. Des gestes comme googler, copier-coller, collectionner et partager font dorénavant partie de nos usages quotidiens. Quels en sont les effets sur les imaginaires personnels et collectifs ? »

Une particularité (formelle) de l’exposition, dont il faut souligner le grand soin accordé à la présentation et à l’habillage qui offrent une expérience de navigation très intuitive, est qu’elle met concrètement en scène le geste spécifique sur lequel elle se penche, en incitant ses visiteurs et visiteuses à accomplir un acte de recherche effectif afin d’accéder aux œuvres. En effet, ces dernières sont reliées à des mots-clés caractéristiques des processus de recherche.

Taper un verbe à l’infinitif (tel que assembler, collectionner, géolocaliser, monitorer, naviguer, surveiller, parmi une série d’autres) dans la barre de recherche qui en forme l’écran d’accueil permet de faire apparaître les œuvres qui lui sont associées.

Il est également possible de consulter l’ensemble des œuvres, en cliquant sur le bouton « Voir tout » présent en bas de page. Parmi celles-ci, on retient tout particulièrement L’Atlas Critique d’Internet (2015) de Louise Drulhe, un projet de recherche et d’exploration graphique assez vertigineux en ce qu’il cherche à représenter le plus concrètement possible l’espace du Web, en traitant de la transformation des perspectives induites par la cyberculture et la pression encyclopédique du numérique ; mollysoda.exposed (2015-) qui, en posant un regard ironico-critique sur la représentation du féminin et de la féminité en ligne, avive la tension entre appartenance à la culture Web et distanciation par rapport à ses normes et stéréotypes ; the new organs (2018) de Sam Lavigne et Tega Brain qui se présente comme une archive des micro-surveillances continues impactant les contenus qui nous sont proposés lors de nos navigations en ligne, à travers une large collection de récits personnels qui font état de l’épiement constant – de l’ordre de l’espionnage éhonté – des usagers·ères du web, réalisé par le biais des appareils électroniques ; ou encore – et de manière presque trop évidente pour l’auteur de ses lignes qui l’a étudiée de manière approfondie – l’œuvre-monstre tentaculaire de Philippe De Jonckheere : Désordre (2001-).

À travers la sélection d’œuvres (souvent ludiques) réalisée qui témoigne de diverses représentations de la condition numérique, l’exposition aborde les liens entre données et réalité, considère la variabilité des expériences en ligne ainsi que la question de l’organisation du savoir et de son accessibilité, traite des phénomènes de disparition et de brouillage qui accompagnent les sens multiples de la recherche à l’ère numérique, soulève l’enjeu (politique) de la surveillance permanente opérée sur les réseaux, évoque la distorsion des logiques de référencement des informations opérantes sur le Web, ou encore – et parmi une série d’autres éléments que nous ne pouvons tous citer ici –, rend compte du devenir excessif d’Internet.

Au-delà de ces questions de fond, elle présente également un travail qui vient astucieusement la mettre en abîme et la matérialiser dans un tiers-espace fictionnel ; travail qui, si l’exposition n’était pas virtuelle, viendrait certainement clore le parcours du visiteur ou de la visiteuse. défilement encadré (2020), vidéo de baron lanteigne, réfléchit ainsi, à la manière d’un miroir déformant, l’exposition dans laquelle elle figure qui se voit transposée dans un environnement tridimensionnel rappelant le cube blanc de la galerie ; « [s]ans début ni fin réels et présentée en boucle, [elle] crée l’illusion d’une exploration infinie et, par conséquent, un épuisement des images, des espaces et du sujet ».

Re|Search, qui, malgré qu’elle soit déjà fort ingénieuse et percutante – en sortant du cadre traditionnel de l’exposition au sein duquel des œuvres sont réunies en un environnement relativement homogène –, est appelée à évoluer, en s’enrichissant d’autres œuvres ou en présentant diverses futures versions de son propos et de son interface, constitue par conséquent une remarquable exposition en ligne. Mettant en lumière la manière dont les pratiques artistiques, littéraires et culturelles du XXIe siècle reflètent l’omniprésence des technologies numériques dans nos existences, elle forme un exemple extrêmement efficace, solide et séduisant de ce type de propositions en pleine expansion.

 

Corentin Lahouste

UCLouvain


Pour citer cet article:

Corentin Lahouste, « Re|Search », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Jun 2020.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/research/, page consultée le 23/10/2021.