Carnet de visites

Récits du monde (Caen)

IMEC Commissaire(s): Gilles A. Tiberghien

 

Récits du monde, Explorer, décrire, imaginer, IMEC, Caen, du 20 octobre 2018 au 17 février 2019

 

Après Jean-Christophe Bailly en 2016 et Gérard Wajcman en 2017, c’est Gilles A. Tiberghien qui prend en charge l’exposition annuelle de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine. Ce spécialiste du Land Art, enseignant et chercheur qui s’intéresse aux formes du paysage dans l’art et la société, s’est vu confier une carte blanche par Nathalie Léger, directrice de l’institution normande. Plutôt que de travailler sur les jardins et le paysage, Gilles A. Tiberghien a décidé de « déplier l’idée du voyage » qui l’occupait depuis longtemps et de la « creuser analytiquement en combinant histoire, géographie et rêve ».

Dans Récits du monde, tout, sauf une imposante lanterne magique prêtée par la Cinémathèque, vient des archives de l’IMEC. Comme avec les deux précédentes expositions qui ont inauguré la « Nef », le nouvel espace de l’abbaye d’Ardenne, il s’agit de valoriser les fonds et d’en montrer la diversité. Mais l’IMEC se veut avant tout terrain de jeu pour les commissaires invités qui portent un regard inattendu sur les archives éditoriales et littéraires qui sont au cœur du lieu. Le jeu vire parfois à l’exploration ou même à la chasse au trésor, comme lorsque Gilles A. Tiberghien a découvert le manuscrit du poème de Breton « Le Corset-mystère » (daté du 1er mai 1919) dans les archives Paulhan…

 

Voyages réels et voyages imaginaires

L’exposition aurait pu s’appeler « Le devisement du monde » explique son commissaire, un des titres du plus célèbre des récits de voyages de l’Occident, le livre largement imaginaire de Marco Polo, mais il a choisi Récits du monde, un titre plus simple. « Explorer, Décrire, Imaginer » : trois verbes à l’infinitif précisent le programme dans un sous-titre.

Les voyages réels aussi bien que l’imaginaire du voyage, ou plutôt les aller-retour de l’un à l’autre forment en effet le sujet de l’exposition. Il est question de la façon dont les voyages réels, ceux de Stanley et de Livingstone, par exemple, ont nourri les imaginaires d’auteurs, mais aussi de la façon dont, en retour, l’imaginaire suscite de vraies vocations d’explorateurs. L’espace consacré à l’exploration des pôles et à Jack London est à cet égard exemplaire de la démarche générale : les interactions entre explorer, décrire et imaginer montrent comment se « cristallise » un imaginaire du voyage.

La question coloniale, inséparable de l’imaginaire du voyage en Europe, occupe une grande place dans l’exposition. Une vitrine contenant un manuscrit et un passeport de Frantz Fanon se trouve au fond de la Nef, face à une porte de sortie condamnée. Bien qu’elle ne se situe qu’à mi-parcours, elle semble, par sa position dans l’espace, représenter une fin possible de l’exposition. Si le cartel insiste sur l’héritage de Frantz Fanon pour les recherches postcoloniales, la déconstruction de l’imaginaire colonial reste largement prospective et on peut être déçu par cette porte suggérée, mais qui, comme celle de la Nef, reste fermée.

La section « Au cœur des ténèbres » s’attache pourtant spécifiquement à l’Afrique noire. On découvre de nombreux documents relatifs à la descente du fleuve Niger par Jean Rouch et au groupe Lyotard, mais on comprend surtout à quel point l’imaginaire colonial français et belge a été, sinon construit, considérablement renforcé par la littérature.

La fin de l’accrochage consacre une section spécifique aux représentations littéraires fictionnelles. « L’imagination à l’épreuve du réel » présente de belles illustrations de Benett pour Jules Verne et une carte du pôle Sud où se trouvent localisé, à l’encre, le « Sphinx des glaces » de son roman, un extraordinaire document de travail de l’écrivain montrant ce passage du réel à l’imaginaire.

 

Imaginaires pêle-mêle

Récits du monde frappe par la diversité et le caractère hétéroclite des expôts – ce qui est exposé. Le propos, relativement simple, est porté par des choix forts. Gilles A. Tiberghien a par exemple choisi de faire se rencontrer des objets aux formes et aux fonctions éloignées. Dans une vitrine voisinent ainsi un numéro de la revue Le Tour du monde de 1908, la maquette de la revue, un ouvrage sur les expéditions de Stanley et un autre de Livingstone, avec un volume d’Hergé.

L’accrochage ne tourne pas le dos aux objets iconiques, comme la malle de la photographe Gisèle Freund pleine d’étiquettes de compagnies de transport. Relique portant les stigmates de ses déplacements incessants autant subis que choisis, la valise fait sens dans ce contexte, comme un passeport tamponné en plus monumental et exposable.

La section « Le regard anthropologique » fait preuve d’un intérêt formel pour les représentations figurées, les tableaux, les grilles et les croquis qui émaillent les archives des anthropologues comme Pierre Clastres. Une autre section, « Évocations », renforce cette dimension hétéroclite : y voisinent des cartes postales de Michaux et de Supervielle, des carnets d’observations, des notes, des dessins préparatoires comme les croquis de voyage de Vildrac, des photos de Max Pol Fouchet, ou encore des lettres de Michel Leiris à Jean Paulhan. Le manuscrit du Journal d’un fantôme de Philippe Soupault, une déambulation dans une ville de 1946 devenue étrange, est par exemple mis en relation avec une carte ancienne d’un Paris industriel peu reconnaissable. Les rapprochements ne sont ni thématiques ni historiques, ils jouent plutôt sur la similitude des effets.

Il arrive qu’on se demande, en cours de visite, sur quelle(s) période(s) porte précisément cette exposition. Si Récits du monde comporte des éléments plus récents (par exemple une page manuscrite et une belle photographie de Baudrillard), la période de prédilection semble être la bascule entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Au début de l’exposition, la section « Fabriques d’un imaginaire » est à cet égard éloquente. À travers des guides de voyages, des itinéraires et des brochures publicitaires, on comprend comment la représentation géographique a évolué vers un imaginaire de la route entre la fin du XIXe siècle et la fin des années 1910, avec le développement du tourisme automobile.

Si dans l’ensemble de l’exposition, la chronologie semble quelque peu brouillée, c’est probablement parce que le commissaire a voulu mettre l’accent sur les effets d’anachronisme qui sont au cœur de l’imaginaire du voyage. Le voyage comporte en effet toujours une dimension inactuelle, comme venaient le rappeler de superbes photographies japonaises destinées aux publications touristiques, images déjà complètement démodées lors de leur parution dans des livres de voyage en 1913.

 

Le livre, entre exemplarité et singularité

Malgré la présence d’objets liés à l’imaginaire du voyage comme la malle ou la lanterne magique, mais aussi d’une présentation audio des étonnantes archives de Jean-Louis Florentz, Récits du monde fait la part belle à l’imprimé. Les revues et magazines, mais aussi les beaux livres, comme la précieuse « Collection coréenne » publiée à partir de 1913 par Georges Crès, avec notamment les livres de Segalen et de Claudel, forment la majorité des expôts.

C’est le livre, bien plus que le texte, qui est au cœur de l’exposition. Le livre y apparaît presque comme un support intermédiatique, tant les pages comportent de matériel visuel et graphique. L’imposante photographie de tumulus chinois de Segalen qui sert d’affiche à l’exposition est ainsi présentée dans son contexte d’album illustré et non comme un tirage photographique. Une des grandes réussites de Récits du monde est aussi l’extrême variété des objets pour traiter du livre. Des affiches publicitaires grand format imprimées en rouge et noir servent ainsi à évoquer les nombreux livres de voyage publiés par la Librairie Hachette au cours du XIXe siècle. Plusieurs documents de ce type, dont un certain nombre en provenance du fonds Lacassin mettent ainsi l’accent sur la diffusion et le caractère populaire des imaginaires exotiques.

Récits du monde, enfin, grouille de belles inventions scénographiques pour une exposition de livres, comme si l’exercice difficile de la présentation d’archives et d’imprimés avait stimulé la créativité de l’institution, du commissaire et des scénographes. L’exposition est par exemple divisée de manière cartographique, les sept étapes du parcours étant présentées de manière originale comme des légendes dès l’entrée. Aux côtés de deux fauteuils clubs, plusieurs véritables bibliothèques sont utilisées comme séparateurs d’espace, et, si on ne peut consulter les livres qui y sont présentés, leur rôle n’est pas uniquement décoratif puisqu’elles sont garnies de livres de voyage anciens soigneusement sélectionnés.

En outre, de façon à pouvoir présenter plusieurs pages d’un même ouvrage, une solution a été trouvée consistant à placer l’original ouvert en vitrine et des fac-similés au mur reliés par des pointillés faisant comprendre que les pages présentées sortent littéralement de l’objet livre (c’est le cas pour le livre de Livingstone).

Comme souvent dans les expositions de livres, le texte est très présent, notamment dans les cartels qui sont particulièrement développés, au point que semble s’élaborer dans Récits du monde une sorte de double discours. À un premier niveau, le parcours d’exposition est mis en récit avec des textes de salles simples et efficaces à même le mur, et les nombreux documents (plus de 300) viennent appuyer de manière convaincante le propos. À un deuxième niveau, les cartels développés expliquent pourquoi chaque pièce se trouve dans l’exposition, mettent l’accent sur la singularité de chaque objet, relatent des anecdotes et les replacent dans un contexte historique précis. Ce phénomène, qui relève sans doute d’un tropisme de l’archiviste (qu’il est logique de trouver à l’IMEC…), crée en fait un parcours parallèle, et donne un autre niveau de complexité et une tout autre profondeur à l’exposition.

 

Anne Reverseau
FNRS / UCL

 

Commissaire : Gilles A. Tiberghien

Catalogue : Gilles A. Tiberghien, Récits du monde, Caen, Éditions de l’Imec, « Le lieu de l’archive », 2018.

Voir la riche programmation associée, notamment les conférences et rencontres avec des écrivains, ainsi que les nombreux ateliers pédagogiques liés à l’exposition, comme le dossier de presse.

 


Pour citer cet article:

Anne Reverseau, « Récits du monde (Caen) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Oct 2021.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/recits-du-monde-caen/, page consultée le 23/10/2021.