Carnet de visites

Portrait d’une maison. Chez Victor Hugo, Hauteville House, Guernesey (Paris)

Maison de Victor Hugo Commissaire(s): Gérard Audinet, Alexandrine Achille

 

Portrait d’une maison. Chez Victor Hugo, Hauteville House, Guernesey, Maison de Victor Hugo, Paris, du 7 février au 14 avril 2019

 

Affiche de l'expositionPortrait d’une maison porte sur la demeure où Victor Hugo s’installa en exil avec ses proches, de 1856 à 1870, grâce à la vente des Contemplations. L’exposition marque la réouverture en grande pompe d’Hauteville House, le 5 avril 2019, qui intervient après des travaux exceptionnels, et avant ceux du site parisien pour la même raison.

Exceptionnels, les travaux le furent par leur ampleur tout d’abord : la maison a été entièrement restaurée pour lui restituer l’aspect que Victor Hugo lui a donné. Exceptionnels aussi par la durée du chantier : 18 mois. Exceptionnels, enfin, par les sommes engagées (4,5 M€) grâce au mécénat privé (Pinault Collection) et public, et à des aides publiques.

Portrait d’une maison tient ainsi de « l’invitation au voyage », un voyage par la pensée et par l’image qui, s’il ne se substitue aucunement au pèlerinage in situ, permet de faire le tour du propriétaire. C’est dire si l’exposition revêt un enjeu important dans cette perspective : elle ne témoigne pas seulement des résultats obtenus pour qui s’intéresse à Hauteville House. Elle constitue aussi une forme d’hommage aux donateurs anonymes qui ont rendu possible la réalisation des travaux, en même temps qu’elle donne la possibilité aux visiteurs de découvrir les lieux sans avoir à faire le déplacement sur l’île de Guernesey.

 

Sous le signe du Chez Victor Hugo par un passant

Le titre et l’image de l’exposition énoncent les partis pris des commissaires, Gérard Audinet, assisté d’Alexandrine Achille. Le titre revêt de prime abord des accents « mystérieux » pour le visiteur, tout comme l’image du palier à l’étage avec son escalier et un lustre dont la lueur confère à l’ensemble un aspect intime mais aussi un peu étrange. Pourtant, titre et image inscrivent à raison l’exposition dans un « genre » littéraire, artistique ainsi que médiatique existant, et même assez codifié : celui du « portrait de la maison » d’une célébrité dont les origines remontent au xviiie siècle et qui s’affirme au xixe siècle sous la forme d’une notice descriptive, d’un reportage ou d’un essai. Pour preuve, on trouve dans la première salle le manuscrit d’un des « portraits de maison » les plus emblématiques du siècle : le Chez Victor Hugo par un passant.

 

L’ouvrage, paru de façon anonyme en 1864 chez Cadart et Luquet, est de la main de l’aîné du poète : Charles Hugo. L’exposition du manuscrit, rarissime, valorise ce texte richement illustré d’eaux-fortes de Maxime Lalanne, tirées du reportage photographique d’Edmond Bacot, diligenté par Victor Hugo en personne pour garder trace de son œuvre et se mettre en scène dans son théâtre domestique aux yeux du public, alors qu’il était en exil (voir M-Cl. Régnier, « Hauteville House : une scène pour l’exil ? Mise en scène de soi et du chez soi. », L’Écrivain vu par la photographie, 2017). Toutefois, une vue extérieure de la maison, associée à une représentation de Hugo aurait peut-être été plus facile à identifier pour le public, mais tel n’était sans doute pas l’effet visé. Il faut aussi bien reconnaître que l’image valorise la maison pour elle-même et l’affranchit (même provisoirement) de l’image obsessionnelle de son créateur.

 

Organisation du parcours et choix scénographiques

L’organisation du parcours se veut quant à elle plus explicite et « efficace » : le cheminement du visiteur commence dans l’escalier menant à l’exposition : y sont présentées des photographies documentant le travail des différents corps de métiers ayant restauré la maison.

Le parcours suit le plan de la maison. Après la première salle, pareille à un vestibule où l’on découvre nos hôtes et une présentation générale de l’installation des Hugo au n° 38 d’Hauteville Street, on arrive dans l’espace principal, cloisonné en autant de sections qu’il y a de pièces dans la maison. Croquis, carnets de notes, lavis et photographies rendent compte de l’investissement démesuré de Hugo pour créer une demeure qui prend des airs d’ « œuvre d’art totale », en harmonie avec son œuvre littéraire tant d’un point de vue esthétique que poétique (Ch. Brière, Victor Hugo et le roman architectural, 2007).

Un plan d’Hauteville House, sur les cimaises à chaque nouvelle étape, indique précisément où l’on se trouve, tandis qu’un texte présente la fonction de la pièce et les aménagements qu’Hugo y a conçus. Des citations et des devises courent sur les murs : elles reproduisent les textes que le poète a fait graver sur ses meubles ou sur les murs de la maison.

 

Une exposition « en noir et blanc » : les fonds photographiques à l’honneur

L’exposition repose essentiellement sur les collections photographiques du musée. Du reste, la dernière salle présente un florilège des œuvres photographiques exposées ces dernières années à la Maison de Victor Hugo, « portraits de la maison » diffractés. Si le large choix de ces images et de ces supports permet de montrer la maison et le jardin du vivant de Hugo et donc l’objet de la restauration, il n’en demeure pas moins que ces collections ne sont nullement inédites pour le public du musée qui met régulièrement à l’honneur ces fonds.

Quelques objets et quelques œuvres ponctuent cependant le parcours : un coffre remanié par Hugo, une tapisserie ou un échantillon de tissu reproduits à l’aide d’outils numériques… Ces objets témoignent de l’audace créatrice de Hugo, architecte-décorateur de génie qui n’hésite pas à découper des papiers peints végétaux, par exemple, pour façonner une « maison-paysage ». Toutefois, l’exposition aurait peut-être pu insister davantage sur le fait que l’écrivain s’essaie à ces expérimentations en lien étroit avec sa pratique théâtrale et dramaturgique d’une part, d’autre part que cette pratique, ancienne chez lui, lui vaut une réputation solide en la matière. Ainsi, dans les années 1840-1850, Samuel-Henri Berthoud, Eugène de Mirecourt et Théophile Gautier, pour ne citer qu’eux, font paraître des textes enthousiastes sur le goût novateur du poète-décorateur qui accroche un tapis au plafond et mélange styles et époques dans l’aménagement de son « poème domestique » (Gautier).

D’aucuns pourraient d’ailleurs regretter le faible nombre d’objets tangibles rassemblés. Mais les collections d’Hauteville House ne sont pas appelées à quitter le sanctuaire guernesiais où elles forment un tout cohérent. Ajoutons que les conditions de voyage se prêtent mal à un tel transfert. L’« Invitation au voyage » joue alors à plein : au visiteur de se rendre sur place pour voir les objets figurés sur les photographies. L’exposition renouvelle aussi le propos sur la maison en exposant des plumes d’écriture et des manuscrits rares d’œuvres dont Hauteville House est le lieu d’écriture et d’inspiration dans un va-et-vient constant entre les différentes composantes de l’œuvre. Enfin, les dernières sections consacrées aux ultimes séjours de Hugo à Guernesey présentent des manuscrits des pièces écrites et jouées par ses proches pour le divertir, ainsi que des toiles et photographies le figurant chez lui. 

 

Réception posthume de la maison 

Après l’espace principal, place aux deux dernières parties du parcours qui se distinguent des cimaises blanches employées jusqu’alors. La salle jaune, qui précède l’espace d’exposition, en bleu et dévolu aux œuvres photographiques inspirées par le « génie des lieux », présente les « coulisses » du chantier de restauration. On y découvre plans et notes techniques ainsi que des échantillons de tissus. Notons que ces salles apportent un peu de couleurs à une exposition « en noir et blanc » du fait de la domination du support photographique. Peut-être aurait-il été judicieux ici d’insister davantage sur la dimension « avant-après travaux », évocatrice, comme c’est le cas sur la page Facebook de « Paris Musées » notamment.

Un écran diffuse également deux entretiens conduits avec Gérard Audinet, qui nous présente le projet de restauration mené, et avec l’architecte en chef des monuments historiques, Riccardo Giordano. Ce dernier mentionne les difficultés techniques auxquelles a été confrontée l’équipe de restauration, notamment Les Ateliers Aubert Labansat, qui ont dû mener le chantier malgré l’éloignement géographique de leur base, à Coutances. Non sans humour, l’architecte souligne les piètres qualités d’ingénieur de Hugo qui, en transformant la bâtisse initiale pour y réaliser ses rêves, l’a considérablement fragilisée. Cependant, il n’est pas si aisé de suivre les différentes étapes qui ont présidé à la réalisation chaotique des travaux du temps de Hugo. On pourrait aussi regretter que la réception de l’œuvre architecturale et décorative de l’écrivain ne prenne pas en compte d’autres expériences artistiques, de la bande-dessinée (dont on trouve des exemplaires à la boutique pourtant) au documentaire.

En outre, en contrepoint des documents présentant le quotidien de Hugo et de sa famille sur place, on aurait peut-être aimé découvrir davantage d’éléments concernant la face cachée, « noire », de la légende d’Hauteville House, création géniale de Victor Hugo qui l’accapara tant avec son travail littéraire qu’il y resta seul, « abandonné » pour ainsi dire. Toujours est-il que l’exposition constitue une heureuse « invitation au voyage » : on saluera la rigueur de la présentation, comme l’« audace » qui consiste à consacrer une exposition entière à la thématique de la restauration muséale et à une maison d’écrivain, fût-elle celle de Victor Hugo.

Marie-Clémence Régnier
(MCF université d’Artois, laboratoire « Textes et cultures »)

 

Commissariat d’exposition : Gérard Audinet, directeur du musée, assisté d’Alexandrine Achille en charge des collections photographiques.

Voir le riche diaporama proposé par Connaissance des arts au sujet de la réouverture de la maison.

Voir aussi la série d’émissions de télévision consacrées à Hauteville House en 2016, ainsi que la visite de Hauteville House datant de 1959 sur le site de l’INA :


Pour citer cet article:

Marie-Clémence Régnier, « Portrait d’une maison. Chez Victor Hugo, Hauteville House, Guernesey (Paris) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Oct 2021.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/portrait-dune-maison-chez-victor-hugo-hauteville-house-guernesey-paris/, page consultée le 23/10/2021.