Carnet de visites

Emmanuel Guibert, Biographies dessinées (Paris)

Académie des Beaux-arts de Paris Commissaire(s): Philippe Ghielmetti

 

Emmanuel Guibert, Biographies dessinées, Académie des Beaux-arts, Paris, du 10 septembre 2020 au 18 octobre 2020

 

L’Académie des Beaux-Arts de Paris accueille du 10 septembre au 18 octobre 2020 une exposition consacrée à la part biographique de l’œuvre d’Emmanuel Guibert, Emmanuel Guibert, Biographies dessinées. Dans une salle élégante en forme de L, aux murs peints en bleu marine (couleur plus chaleureuse que le noir qui installe une atmosphère douce et solennelle), sont accrochées planches et photographies se rapportant à deux cycles majeurs du dessinateur : le premier, consacré à Didier Lefèvre, photographe pour Médecins sans frontières, dont une des missions est retracée dans les trois volumes du Photographe (Dupuis, 2003-2006), et le second, plus vaste, s’intéressant à des épisodes de la vie de l’américain Alan Ingram Cope, à son engagement dans le second conflit mondial d’abord (La guerre d’Alan, L’Association, 2000-2008), puis à diverses anecdotes de son enfance (L’Enfance d’Alan et Martha et Alan, L’association, 2012 et 2016). L’exposition se scinde en deux parties indépendantes, s’intéressant respectivement à ces deux protagonistes, amis autant que ressources fictionnelles.

 

 

La volonté d’inscrire les histoires dans le réel

Dans ces deux espaces, l’authenticité des histoires présentées est mise en avant à travers une volonté d’inscrire les images dans le réel. De courtes biographies d’Alan Ingram Cope et Didier Lefèvre ouvrent les deux salles, imprimées sur des cartels relativement imposants et accompagnées de clichés des deux hommes. Répondant à cette introduction photographique, empreinte du réel, deux vitrines concluent les salles, chacune présentant des objets ayant appartenu aux deux hommes : la première expose la « Eisenhower jacket » qu’Alan Ingram Cope portait durant son occupation de la Bavière en 45–46, ainsi que la boîte en cerisier confectionnée par son arrière-grand-père ; tandis que la seconde, plus fournie, étale de nombreux vêtements et autres matériels relatifs aux voyages de Didier Lefèvre, autant d’éléments entrevus ou maintes fois représentés dans les albums de Guibert (dont les lunettes qui signent, à l’instar de la fameuse houppette de Tintin, le visage du photographe). Accentuant encore cette adhérence au réel, trois grandes photographies de Didier Lefèvre réalisées durant ses expéditions sont exposées sur tout un pan de mur et occupent une surface équivalente à celle des planches de bande dessinée, tandis qu’un diaporama en projette d’autres sur un second mur : cette salle insiste donc autant sur le travail artistique et les missions humanitaires de Didier Lefèvre que sur la production dessinée d’Emmanuel Guibert. Si le dessin a la qualité de pouvoir inventer des formes qui n’existent pas, ces nombreuses pièces relatives aux protagonistes des fictions dessinées attestent du travail documentaire réalisé par Guibert et figurent comme preuve de l’authenticité des événements et anecdotes racontées dans les bandes dessinées. Ces portions de réel servent de témoins en même temps qu’elles amènent la vie réelle dans l’exposition. Elles convoquent le tangible (objets et photographies) et le confronte au fictif (les planches de bande dessinée) : ce faisant, elles assurent la conversion des êtres de papier en êtres de chair, et simultanément certifient l’existence matérielle des personnages dessinés. À ce dispositif ne manque que la voix des personnages, dont on sait que Guibert les a enregistrés, mais qui ressortent peut-être davantage de l’intime pour le dessinateur.

 

Le récit au premier plan

L’exposition de planches de bandes dessinées prête à débat, en particulier parce qu’on reproche souvent aux commissaires d’extraire des pages de leur continuum narratif, et donc d’occulter leur qualité première, faire récit. Ici, l’accrochage déjoue cet écueil en plaçant le déroulé actanciel au centre de l’organisation des planches : elles ne sont pas présentées de manière isolée mais sont restituées dans un ensemble qui forme une unité narrative cohérente. Les cartels décrivent le contexte narratif au sein duquel s’inscrivent les différentes séquences afin que le lecteur profane puisse lire les groupes de planches indépendamment. L’attention donnée au récit biographique se signale aussi par la disposition des planches présentées, en particulier pour celles qui concernent la vie d’Alan Ingram Cope. La scénographie ne suit pas l’ordre de publication des albums mais l’ordre chronologique de la biographie : elle débute en effet par des images et planches narrant la jeunesse d’Alan et s’achève par celles relatant ses années de mobilisation, alors que ces dernières furent publiées en premier. Plus encore, les planches de différents livres se mélangent et des illustrations réalisées pour Martha et Alan (2016) se situent au milieu de planches dessinées pour L’Enfance d’Alan (2012) tandis qu’une autre est placée autours de pages exécutées pour La Guerre d’Alan (2000-2008). Les planches sont ainsi regroupées en blocs narrativement cohérents et rassemblées en constellations thématiques qui dépassent les contextes éditoriaux : la reconstitution biographique prime ainsi sur la logique bibliographique. Ce parti pris permet de percevoir les moyens énonciatifs mis en œuvre par le dessinateur pour raconter la vie de ses deux amis et de proposer un aperçu du plaisir de lecture que procurent ces successions de planches.

 

Une exposition de dessins qui ignore le dessin

Si les cartels sont utilisés pour informer le visiteur sur l’ancrage narratif des séquences qu’il s’apprête à parcourir, ils ne contiennent aucun autre renseignement : ni technique graphique, ni type de papier utilisé, ni taille des planches, ni date de réalisation, ni nom de l’ouvrage pour lequel elles ont été dessinées. Pourtant, Emmanuel Guibert se distingue par sa capacité à se renouveler graphiquement et à élaborer des procédés créatifs originaux qui jouent pleinement dans la séduction des planches et des récits qu’il met en scène. Par exemple, les planches réalisées pour Martha et Alan sont particulièrement riches plastiquement et pourraient s’assimiler à de véritables tableaux : seulement, leur identité matérielle demeure inconnue, jusqu’au support utilisé dont la surface lisse ne cesse de se signaler au visiteur, réfléchissant la lumière des spots installés dans la salle. D’une certaine manière, cette absence disqualifie ces œuvres d’une forme de légitimité muséale (tout tableau présenté dans un musée est accompagné du nom de l’auteur, de son œuvre, des dimensions de la toile, de la technique picturale, de la date de réalisation, etc). Surtout, les cartels, abordant uniquement l’objet de la représentation (un personnage, un lieu ou un instant particulier) et ignorant les moyens de la représentation, invitent le visiteur à porter un regard documentaire sur les images. Les planches sont ainsi présentées comme objet narratif et comme reconstitution d’une réalité disparue mais pas comme une production plastique. Dès lors, elles sont observées à l’aune des informations figuratives qu’elles délivrent. De même, la relation entre le dessin et la photographie, au cœur du projet du Photographe, n’est pas exploitée : alors que le livre se construit autour d’un dialogue entre les images photographiques et les images dessinées, que la fiction biographique s’élabore autours d’une relance dynamique entre des portions de réalité capturée et la mise en scène (donc la réinvention) graphique de cette réalité, le visiteur n’a pas accès à ce dispositif singulier et particulièrement fécond. Associées dans le livre, elles se trouvent en situation duelle dans l’exposition.

En faisant abstraction de la matérialité des images au profit de leur adhérence au réel et de leurs usages énonciatifs, cette rétrospective biographique pointe les limites de l’examen de ces planches par le seul prisme narratif : elle formule le paradoxe d’une exposition de dessins où la question du dessin est ignorée.

Pour ne pas finir sur une note négative, ce que cette exposition ne mérite pas, nous pouvons conclure en soulignant que cet accrochage a le grand mérite de s’adresser à différents publics : les néophytes qui découvriront l’élégance et la clarté des récits d’Emmanuel Guibert ainsi que sa grande fidélité documentaire, les amateurs de création graphique qui se délecteront de l’inventivité et de la maîtrise technique du dessinateur, et les inconditionnels de ces œuvres qui toucheront du bout des yeux la part de réel des fictions qui les ont passionnées.

 

Jean-Charles Andrieu de Levis
Docteur Sorbonne Université, enseignant École de Condé Paris
Commissariat : Philippe Ghielmetti
Voir le portrait réalisé par Emmanuel Guibert
Voir les entretiens avec Emmanuel Guibert et de Philippe Ghielmetti par ActuaBD
Écouter l’entretien avec Victor Macé de Lépinay sur France Culture

Pour citer cet article:

Jean-Charles Andrieu de Levis, « Emmanuel Guibert, Biographies dessinées (Paris) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Oct 2021.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/emmanuel-guibert-biographies-dessinees-paris/, page consultée le 25/10/2021.