Carnet de visites

09/11/2011

Éditeurs : les lois du métier. Mœurs, économie, politique (exposition en ligne)

Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou (Bpi), Ville de Limoges – Bibliothèque francophone multimédia (Bfm), Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) Commissaire(s): Isabelle Bastian-Dupleix, assistée de Raphaël Lamiral. Co-commissariat : André Derval, Hervé Serry

 

Tout au long de son histoire, le monde éditorial a été confronté à la justice. Principal vecteur pendant plusieurs siècles du commerce des idées et des connaissances dans l’espace public, le domaine de l’imprimé, qu’il s’agisse de livres ou de périodiques en tous genres, s’est vu soumis de façon notable aux lois qui régissent les conduites et activités humaines, ainsi qu’à celles spécifiquement élaborées à son sujet. L’édition a souvent fait l’objet d’un traitement particulier, de faveur ou, au contraire, de spéciale rigueur. Ces moments de confrontation entre le monde des lettres et celui de la justice a souvent valeur de révélateur des lignes de force en même temps que des fractures qui traversent une société. C’est la découverte de l’histoire de ces rencontres, polémiques et conflictuelles bien souvent, dramatiques parfois, désopilantes à l’occasion, entre le monde des lettres et celui de la justice, que propose cette exposition remarquable à bien des égards, qui a fait date à juste titre, et dont on ne peut que se réjouir qu’elle demeure aujourd’hui disponible sous forme numérique.

Fruit d’un partenariat entre la Bpi, l’IMEC et la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges, qui dispose d’une riche collection de littérature populaire, cette exposition a été présentée en 2011 dans les murs de la Bpi à Paris. Sa déclinaison virtuelle ne se borne pas à conserver une trace, particulièrement appréciable, de ce projet invitant les visiteurs à découvrir les multiples facettes des confrontations entre l’édition et la justice. Placée sous la responsabilité scientifique d’Hervé Serry, sociologue spécialisé dans l’histoire intellectuelle et de l’édition au XXe siècle, et sans doute le meilleur connaisseur de l’histoire des Éditions du Seuil (on lui doit l’exposition consacrée en 2007  à cette maison d’édition, à la Bpi toujours, également disponible sous forme numérique et dont un compte rendu a été récemment publié dans L’Exporateur), cette exposition résulte d’un travail collectif, à l’occasion duquel ont été mobilisées les recherches des principaux spécialistes de la question du domaine francophone. Autant dire que ce site fait œuvre de synthèse.

 

Une exposition d’envergure

Le moins que l’on puisse écrire à son sujet est que cette exposition offre un aperçu extraordinairement diversifié et exemplifié des confrontations du monde de l’édition avec le domaine des lois. Le site se décline en quatre parties, dont les logiques divergent : « Les lois du métiers », « Affaires », « Grandes figures », « Chronologie ».

Les concepteurs ont manifestement souhaité adopter une distribution des matières abordées leur permettant de ne pas contraindre leur discours par une seule ligne directrice, ce qui les aurait conduit à passer à côté de certaines « affaires » ou de certains enjeux qu’ils estimaient incontournables. Le résultat en est une exposition considérable, qui tend à inciter à un parcours en plusieurs temps, l’ampleur du travail proposé ne permettant que difficilement une visite complète sur un support informatique. Sans doute est-ce le prix nécessaire, la gageure des expositions aux ambitions si développées.

La première partie, portant sur « Les lois du métier », s’ouvre sur deux œuvres emblématiques de l’exercice de la justice sur la création : Madame Bovary et Les Fleurs du mal ont en effet, la même année 1857, fait l’objet de poursuites conduites par Ernest Pinard. Ces deux affaires font figure de moment fondateur dans l’histoire que retrace l’exposition. Suivent une présentation et de larges extraits du Dictionnaires des livres et journaux interdits, de Bertrand Joubert, publié en 2007, accompagnés par un entretien vidéo avec l’auteur. Plus loin, l’exposition aborde   la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, après la Seconde guerre Mondiale, dans un contexte d’américanisation culturelle favorisé par le Plan Marschall et dont témoignent, notamment, les circonstances complexes de la publication de J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian, qui fait l’objet d’une attention particulière à travers un nombre important de documents.

Comme le soulignent notamment certaines des « Affaires » présentées dans le deuxième section de l’exposition, la loi de 1949 n’a pas été utilisée que pour la protection de la jeunesse, mais a largement servi d’instrument pour interdire (ou tenter d’interdire) des publications destinées à un public plus « mûr »… Dans cette section, le visiteur en apprend sur les motivations religieuses de certaines affaires – de la condamnation du livre INRI de Bettina Rheims et Serge Bramly racontant en 1988 la vie de Jésus par la photo à la fatwa touchant Salman Rushdie des Versets sataniques (une des rares affaires non françaises de l’exposition) –, sur la censure spécifique entourant la bande-dessinée, mais aussi sur des affaires de diffamation, de publications relatives à mai 1968, à la décolonisation (et plus particulièrement le contexte éditorial entourant la Guerre d’indépendance de l’Algérie) ou encore au militantismes féministe, mais aussi gay et lesbien.

La troisième et dernière grande section de l’exposition est consacrée à plusieurs grandes figures, dont il s’agit de dresser brièvement le portrait, avant de l’approfondir par l’évocation documentée des affaires judiciaires ayant impliqué leurs activités éditoriales. Se suivent – par ordre d’apparition, comme on dit : Maurice Girodias et les affaires qui l’ont occupé, notamment, en raison de la publication par ses soins des livres de Henry Miller, mais aussi de Lolita de Nabokov en France, Jean-Jacques Pauvert – à travers sa réédition des œuvres du Marquis de Sade et la publication d’Histoire d’O de Pauline Réage, alias Dominique Aury –, Éric Losfeld, avec des publications telles que Barbarella et Emmanuelle, Claude Tchou, Régine Desforges, Jérôme Lindon – avec l’implication des Éditions de Minuit dans le contexte explosif de la Guerre d’Algérie, à travers, notamment, un livre comme La Question d’Henri Alleg – et, enfin, François Maspero.

L’exposition se clôture par une très utile chronologie, qui s’étend des années 1880 aux années 2000 – avec un curieux bond de 1881 à 1946 – et qui répertorie les divers événements présentés par le site pour en offrir une vue d’ensemble… C’est ainsi plus d’un demi-siècle d’histoire des relations entre le monde des lois et celui de l’édition française qui se trouve éclairé.

 

Scénographie numérisée

En termes de scénographie numérique, simples, les animations et la navigation n’ont dans l’ensemble pas trop vieilli. Elles permettent encore aujourd’hui de mener une visite tout à fait agréable et relativement fluide. La présence des onglets offrant la possibilité de se rendre instantanément dans l’une des quatre sections principales de l’exposition est particulièrement appréciable, tout en restant discrète. La distribution des expôts, sur lequel le visiteur peut aisément zoomer lorsqu’il s’agit de documents imprimés ou manuscrits, et des textes qui les commentent, est parfaitement lisible. Outre la version Flash, chaque document est également mis à disposition en version texte pour parer aux éventuelles insuffisances de l’équipement informatique du visiteur.

Les expôts rassemblés sont très variés et permettent de se replonger dans les débats et controverses de l’époque dans les termes qui furent les leurs : documents d’archives, notamment de la « Commission » de surveillance, extraits du Journal officiel reprenant les lois évoquées, extraits de presse, qui permettent de prendre la mesure des débats vifs qui sont présentés, mais aussi des couvertures ou quatrième de couverture de livres, ainsi que des interviews avec non seulement un chercheur, mais aussi une avocate, Agnès Tricoire, absolument passionnante.

Certains documents, couvertures de livres, photos, sont donnés à voir quelque peu dépourvus de contextualisation. C’est l’un des effets négatifs de la formule en ligne : dans une vitrine, le passage à un ensemble se fait sans doute plus aisément. Dans la scénographie mise en place, le séquençage isole chacun des documents présentés par un clic aller et un clic retour. Cette nécessité, au stade des documents, de revenir un cran en arrière, alors qu’il aurait été plus commode de placer un moyen technique permettant de passer à l’étape suivante, n’est pas idéale. Cela étant, ce n’est pas trop gênant non plus, quand on y pense : lorsqu’on visite une exposition depuis son fauteuil, on attrape parfois des exigences que l’on ne se formulerait probablement jamais dans une visite in situ

 

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Cette exposition considérable, extraordinairement riche, demande un certain temps pour en faire le tour de façon systématique. Mais, outre que l’on n’est jamais tenu de visiter de façon exhaustive une exposition, numérique ou non, l’exposition en ligne présente cet avantage de pouvoir être explorée facilement en plusieurs fois. Riche en enseignements, celle-ci apporte de nombreuses leçons. En premier lieu, celle de l’inefficacité relative de la censure, qui ne cesse d’attirer l’attention sur les publications qu’elle cherche à contrôler ou interdire et qui resteront accessibles à celles et ceux désireux de se les procurer. L’une des tendances que l’on peut observer dans cette histoire est qu’en dépit des actions en justice qui ont pu opposer certains d’entre eux, à plusieurs reprises les acteurs du monde éditorial manifestent des formes de solidarités, en soutenant par exemple un confrère soumis à un risque de condamnation, tout spécialement lorsque des menaces pèsent sur la liberté d’expression. De nombreuses lettres de soutien entre éditeurs en attestent.

Certaines affaires abordées sont encore relativement connues (Flaubert et Baudelaire, bien sûr, Boris Vian, Henry Miller…), d’autres ont davantage disparu de la mémoire et cet ensemble permet de les redécouvrir. Par-delà les cas de figures envisagés, l’exposition soulève également de nombreux enjeux cruciaux pour la littérature, notamment s’agissant des débats sur l’autonomie des œuvres de fiction devant certains impératif légaux (diffamation, etc.), dont les dispositions ont évolué dans le temps.

La diversité des exemples et des périodes abordées dans cette exposition est absolument remarquable, même si l’essentiel de ce qui est présenté, à l’exception de Flaubert et Baudelaire, concerne la période qui suit la Libération et, tout particulièrement, la fameuse loi de 1949. À cet égard, et s’il fallait formuler un léger regret, ce serait sous doute celui de l’absence de la période de l’Occupation et de l’épuration, particulièrement intéressantes s’agissant des interactions entre les mondes éditorial et judiciaires. Il est vrai qu’il s’agit là d’une période tout à fait exceptionnelle, aux conditions spécifiques, et qu’un tel moment de l’histoire éditoriale en France, outre qu’il sortait du cadre temporal principal retenu pour cette exposition, pourrait faire l’objet d’une seule exposition à lui seul. L’idée est lancée…

Cette exposition constitue une superbe réalisation, notamment en termes pédagogiques. Fruit d’un excellent travail documentaire, très instructif, elle offre une belle leçon de relativisation, et de distance critique, devant des questions qui font souvent flamber les passions. Le visiteur souhaitant approfondir le thème sera ravi de trouver une riche bibliographie traitant des nombreux sujets abordés par le site, agrémentée d’un enregistrement du colloque organisé à l’occasion de l’exposition physique en 2011. Élément notable et appréciable, l’exposition en ligne est non seulement disponible en français, mais également en anglais. La chose est suffisamment rare que pour être soulignée.

Une des plus passionnantes expositions en ligne qu’il nous ait été donné de visiter.

 

David Martens (KU Leuven, MDRN & RIMELL) & Marcela Scibiorska (UCLouvain)


Pour citer cet article:

David Martens et Marcela Scibiorska, « Éditeurs : les lois du métier. Mœurs, économie, politique (exposition en ligne) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Nov 2011.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/editeurs-les-lois-du-metier-moeurs-economie-politique-exposition-en-ligne/, page consultée le 23/10/2021.