Carnet de visites

Bye Bye Future ! L’art de voyager dans le temps (Morlanwelz)

Musée royal de Mariemont Commissaire(s): Sofiane Laghouati

 

Bye Bye Future ! L’art de voyager dans le temps, Musée Royal de Mariemont, Morlanwelz, du 25 janvier au 25 octobre 2020

 

Un thème ancien, des choix originaux

Tout comme les fictions historiques, les spéculations sur le futur parlent d’abord du présent : nous nous interrogeons sur notre ici et maintenant à travers le prisme de l’histoire aussi bien que des prédictions de l’avenir, dont la forme littéraire la plus convenue, si on ose dire, est la science-fiction. L’exposition du musée de Mariemont, dont les collections très diverses, presque gaiement hétéroclites, constituées depuis le début du 20e siècle sont à elles-mêmes déjà un voyage dans le temps, est une variation séduisante et pour le coup très contemporaine sur cette interrogation fondamentale.

L’originalité du projet tient à trois aspects. D’abord la focalisation sur le thème singulier du temps : les œuvres sélectionnées ne parlent pas de l’avenir en général, mais de la manière dont on a pu penser la notion du temps, construction culturelle s’il en est. Ensuite l’ouverture sur une période historique très large : l’exposition offre un bel aperçu de méditations sur le temps depuis la Renaissance jusqu’à aujourd’hui, ce qui suscite souvent des rapprochements pour le moins inattendus, par exemple entre la tradition ésotérique et l’art conceptuel. Enfin, le parti pris résolument « multimédia » de l’entreprise, tant au niveau des pièces présentes (texte et image sont déclinés dans toutes leurs formes imaginables) qu’à celui de leur présentation, qui mélange heureusement les formes classiques et high-tech de la scénographie (en raison de la pandémie, l’exposition peut aussi se visiter de manière virtuelle, mais il est important de signaler que même la visite physique confronte le public avec un très grand nombre de techniques de présentation, de l’objet en vitrine aux créations faites et pensées pour l’écran).

 

Un cabinet de curiosités de notre temps

La diversité des pièces réunies est respectée à tous les niveaux. D’une part, et c’est un plaisir de le souligner, cette exposition ne cherche pas à délivrer une leçon ou une thèse. Tout en étant clairement structurée et jalonnée en sept étapes, Bye Bye Future ne s’organise pas autour d’un « message », l’objectif principal étant de créer et, chose plus difficile encore, de maintenir du début à la fin un sentiment de surprise (beaucoup de pièces sont moins connues ou connues seulement par ouï-dire) en même temps que nous inviter à prendre quelque distance par rapport à nos propres manières de penser l’avenir. Certes, l’exposition accorde une belle place à la réflexion écocritique, notamment à travers la contribution de l’architecte utopiste Luc Schuiten, mais l’accent reste constamment mis sur les objets, c’est-à-dire sur la matérialité des objets plus que sur le sens ou l’idéologie dont ils sont porteurs. La signification est constamment éclairée et commentée, car l’exposition a d’indéniables vertus didactiques, mais ces mises en perspectives restent très ouvertes et ne se font jamais au détriment des objets mêmes, que le visiteur peut toujours approcher sans être écrasé par un discours d’accompagnement rigide ou orienté. Il faut noter aussi que cette proximité avec l’objet se traduit de manière quasi physique : dans l’exposition, on peut vraiment se rapprocher de l’objet, et quasiment les toucher, comme si on se trouvait en face d’œuvres montrées par une amie dans son propre cabinet de curiosités, car tel semble bien être le modèle ou l’idéal sous-jacent de l’événement. L’émerveillement prime et le visiteur traverse les salles comme dans un toboggan au ralenti, si cet oxymore fait sens.

D’autre part, la diversité est renforcée aussi par le refus d’organiser l’ensemble autour de quelques chefs-d’œuvre ou pièces maîtresses. Bye Bye Future ! veut montrer beaucoup, mais hors de tout souci d’exhaustivité. De plus, tous les objets gardent la même importance et cette égalité concerne non seulement la coprésence d’un grand nombre de médias (illustrations, sculptures, livres, bandes dessinées, jeux vidéo, reportages et pseudo-documentaires, tableaux, installations), mais aussi le mélange de pièces de grand format (« La Dépouille (Peau d’âne) » de Katia Bourdarel, pièce montrée à côté du film Peau d’âne de Jacques Demy) et de taille plus modeste (les meubles et autres accessoires dans « L’Envers du temps », box diorama de Ronan Jim Sévellec) ou encore d’œuvres très connues (L’Utopie de Thomas More) et plus confidentielles (les céramiques du Belge Fred Biesmans). Le croisement de tant de médias fait que n’importe quel visiteur est garanti de faire de nombreuses découvertes : les littéraires auront le plaisir de découvrir des installations ou des sculptures très éloignées de leurs centres d’intérêt habituels et les connaisseurs des arts plastiques pourront se rapprocher de certaines facettes de l’imprimé, par exemple. Cette présentation démocratique se matérialise aussi à travers la scénographie, qui fait primer les objets sur le récit. Il va sans dire que la réunion thématique des objets n’est nullement abandonnée au hasard et on a toujours l’impression de passer de manière très fluide d’un objet à l’autre. Cependant la place de tel ou tel dans telle ou telle salle n’est jamais « illustrative » d’une seule idée ou d’une seule perspective. Qui plus est, les dimensions réduites des salles et des couloirs font que le public se trouve constamment dans un rapport de très grande proximité physique avec les œuvres. Cette technique scénographique appuie utilement le parti pris de l’exposition en termes de message. L’absence de toute véritable hiérarchie ne signifie ni désordre ni simple juxtaposition, mais invitation à voir ce qui relie les œuvres les unes aux autres. À ce niveau, le public va sûrement de révélation en révélation, à tel point qu’on se sent vite encouragé à faire deux visites en même temps : celle qui suit le parcours fléché et celle qui consiste à sans cesse retourner en arrière pour comparer les formes et les idées des différentes œuvres.

 

Retour au livre

L’avenir du livre est un des fils rouges de l’exposition. Logiquement, elle ne se limite pas à détailler la vieille question du « ceci tuera cela » (en l’occurrence : la civilisation du futur n’aura plus besoin de livres), mais à déployer la large gamme des espoirs et des craintes que suscitent tant l’amour que la crainte de l’imprimé. Bye Bye Future consacre un bel ensemble à Fahrenheit 451 de Bradbury et Truffaut, tout en regardant de très près les diverses techniques d’adaptation et de transmédialisation de l’écrit, multiplement marié à l’image en deux ou trois dimensions. À cet égard, le catalogue mérite tous les éloges, dont les textes comme la mise en pages des illustrations, toutes très bien imprimées et commentées, proposent de nouvelles passerelles entre les pièces, comme par exemple dans un face à face étonnant d’un film de Karel Zeman, Le Voyage dans la préhistoire (1954) et un extrait des Vacances de la famille Fenouillard de Christophe (1893). Il continue ainsi le dialogue des objets et des idées dont ils sont porteurs au-delà de la scénographie d’une exposition temporaire (et difficile à faire voyager, tant il a dû être délicat de réunir quelque deux cent pièces venant de plus de cinquante collections privées ou publiques).

Jan Baetens
KU Leuven

 

Commissariat : Sofiane Laghouati
Scénographie : Sébastien Faye
Catalogue : Bye Bye Future ! Textes de Sofiane Laghouati, avec la participation de Luc Schuiten, coédition La Lettre volée/Musée royal de Mariemont, 256 p., cartonné, nombreuses illustrations en couleurs, 26 euros, ISBN : 978-2-87317-554-2.
Voir la visite virtuelle de l’exposition
Voir la vidéo de présentation :


Pour citer cet article:

Jan Baetens, « Bye Bye Future ! L’art de voyager dans le temps (Morlanwelz) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Oct 2021.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/bye-bye-future-lart-de-voyager-dans-le-temps-morlanwelz/, page consultée le 23/10/2021.