Carnet de visites

Au Bonheur des petits formats (Les Ateliers du Texte et de l’image, Liège)

ATI (Ateliers du texte et de l’image) Commissaire(s): ATI (Ateliers du texte et de l’image)

 

Depuis plusieurs semaines, la Cité ardente offre aux amateurs d’art et de livres l’occasion d’une pause attentive consacrée aux créations de petites dimensions. Après avoir accueilli au Musée Curtius la Vingtième Biennale Petit format de papier et Petits formats numérique (5 mars – 11 avril 2021), la Ville de Liège reçoit, pour l’inauguration de ses nouveaux espaces dédiés aux Fonds patrimoniaux, la très belle exposition Au Bonheur des petits formats, conçue et réalisée par l’asbl (Association sans but lucratif) Les Ateliers du Texte et de l’image (ATI).

Pour la sixième année consécutive, et après L’Inde à la portée des enfants, l’Inde pour tous (2014), Mélanges d’ailleurs, d’hier à aujourd’hui (2015), Du livre au jeu, du jeu au livre (2016-2017), LOOK ! La photographie dans l’album jeunesse (2017-2018), Le Père Castor à l’Unesco (2018-2019), les ATI proposent une exposition thématique visant à valoriser l’un des aspects de l’inestimable— mais encore trop méconnu — Fonds Michel Defourny.

Comme l’explique Brigitte Van den Bossche, « Le Fonds Michel Defourny est spécialisé en littérature jeunesse et littérature graphique. Il rassemble des albums pour enfants et pour jeunes, des ouvrages documentaires, des livres d’activités, des recueils de poésie, des albums photographiques, des titres de première lecture et des romans pour adolescents, de la bande dessinée et des romans graphiques. Nombreux sont les livres d’artistes qui complèteront ultérieurement la collection qui compte actuellement plus de 70 000 titres. Autre caractéristique de ce fonds, un ensemble d’ouvrages de références : des travaux universitaires, des actes de colloques, des catalogues d’expositions, des essais théoriques, des monographies consacrées à des auteur(e)s, des illustrateurs, des maisons d’édition, des mouvements artistiques et pédagogiques.

Ce fonds de conservation témoigne de la créativité de secteurs qui ont souvent été négligés, qu’il s’agisse du livre pour enfants, du graphisme publicitaire et culturel, de la communication visuelle. N’oublions pas que de nombreux auteurs de livres pour enfants ont mené parallèlement une carrière de designer graphique, de caricaturiste ou de plasticien ».

Soucieuse d’inscrire la littérature jeunesse dans le champ de la littérature graphique et de l’art contemporain, l’asbl s’ouvre depuis sa création en 2008 à de nombreuses questions de société, interagit avec divers acteurs des écoles d’art et pédagogiques et est investie dans plusieurs projets d’émancipation sociale par le biais de l’image et de l’album. En exposant côte-à-côte des livres habituellement isolés dans des bibliothèques scientifiques, des centres documentaires d’architecture, des collections muséales artistiques, précieuses ou enfantines, les ATI offrent l’expérience de dialogues inédits entre textes et images, générant des constellations graphique et narrative parfois détonantes, toujours nourrissantes et fertiles pour les imaginaires en construction. Par sa mission de conservation du Fonds Defourny et la variété de ses collections, les ATI constituent un centre de recherche unique en Europe.

Pour l’exposition Au Bonheur des petits formats, visible jusqu’au 20 août 2021, les concepteurs ont mis en scène trois arrêts autour de vitrines interrogeant l’enjeu du format réduit des livres dans l’histoire, dans les recherches graphiques ou esthétiques. C’est que le choix du petit format relève de motivations spécifiques et est, comme le souligne la plasticienne et illustratrice Elzbieta (Elzbieta, L’Art à la page, 2008), souvent déterminant dans la trajectoire éditoriale d’un album.

Pendant la guerre, par exemple, certains ouvrages devaient pouvoir être produits à moindre coût et être diffusés discrètement, « sous le manteau ». On retiendra ici les très touchants  Carnets de Lieneke de Jacob Der Hoeden et Agnès Desarthes (édités en 2007 par l’École des Loisirs) : neuf carnets illustrés et calligraphiés reçus par une fillette juive alors séparée de sa famille pour survivre. Un échange épistolaire codé extrêmement tendre où un père cherche à rassurer sa fille sur les conditions de vie de la famille. D’aucuns pourront aussi se remémorer, en la voyant, la collection « Pomme d’Api » d’Elisabeth Ivanovsky, imprimée en Belgique de 1942 à 1947.

Pour certains artistes, le livre miniature est l’occasion d’une recherche graphique ou sensorielle nouvelle. Bois, feutre, plastique pour les Libri de Bruno Munari (1987). Expérience de déploiement et de propositions graphiques multiples avec le leporello (livre frise ou accordéon) de Katsumi Komagata (Quand le ciel est bleu, la mer est bleue elle aussi, 1995). Expérience du livre accordéon à nouveau, pour une adaptation aux allures logogrammatiques de l’enlèvement des Sabines par Warja Lavater (1963). Ou encore, découverte du travail du tissu après celui du marbre par Louise-Marie Cumont à la naissance de son fils  (L’Homme au carré, 1991).

Pour d’autres, il touche à une forme d’expérience ultime des limites du support livresque, en jouant avec les codes artisanaux du livre d’artiste. Ainsi David Hockney qui revisite les contes de Grimm (1970), Gilbert et Georges et leur travail photographique en format minuscule pour leur « Oh, The Grand Duke of York ! » (1972).

Mais s’il sont parfois engagés, purement graphiques ou précieux (au point d’évoquer parfois la dimension intime et sacrée d’anciens missels), les petits formats ont souvent été conçus pour être adaptés aux dimensions de la main d’un enfant. On sera d’ailleurs surpris de voir un nom comme celui de John Cage s’être essayé avec Lois Long à d’étranges recettes à base de boue (Mud book ; how to make pies and cake, 1988). Les jeunes menottes invitées à réaliser les gâteaux en question pourront peut-être donner leur avis.

Les titres sélectionnés pour l’exposition proposent un étonnant voyage dans le temps entre les « chapbooks » anglais, les facétieuses caricatures de Wilhelm Busch ou Le livre le plus long de Paul Cox (2002). Ils permettent aussi la découverte d’horizons géographiques variés en proposant des ouvrages japonais, brésiliens, allemands ou arabes ou plus locaux, comme Le Monsieur Kit de José Parrondo (2000). Mais si, dans cette scénographie en trois temps, de grands noms du domaine artistique contemporain côtoient celui de designers ou d’illustrateurs, brisant ainsi les frontières entre monde de l’image graphique et scène de la littérature enfantine, c’est peut-être dans le caractère éphémère de la visite que celle-ci prend toute sa singulière richesse.

Cette édition estivale de l’exposition des ATI prend en effet véritablement vie sous l’impulsion des commentaires et des histoires narrées pour chaque livre par la coordinatrice de l’asbl, Brigitte Van den Bossche, qui accompagne les visiteurs dans leur mouvement un peu myope. Sortant un à un les livres de la vitrine, l’historienne de formation improvise une élégante et délicate chorégraphie de mains pour donner à mieux voir le ténu, la magie du pli ou de la couture et pour déployer dans l’espace le prodigieux travail d’édition qu’ont demandé les (parfois tout) petits formats exposés. C’est sans nul doute une gageure d’exposer des livres qui ont pour vocation d’être manipulés, posés sur leur pointe ou renversés, mais c’est un bonheur véritable que d’assister à la visite guidée de cette exposition des ATI consacrée aux petits formats.

 

 

Charlyne Audin

Haute Ecole Charlemagne / Laboratoire de recherche poétique, Poetic Lab (HECh)


Pour citer cet article:

Charlyne Audin, « Au Bonheur des petits formats (Les Ateliers du Texte et de l’image, Liège) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Oct 2021.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/au-bonheur-des-petits-formats-les-ateliers-du-texte-et-de-limage-liege/, page consultée le 23/10/2021.