Carnet de visites

Beat Generation (Paris)

Centre Pompidou Commissaire(s): Jean-Jacques Lebel, Philippe-Alain Michaud, Rani Singh

 

Beat Generation, Centre Pompidou (Paris), du 22 juin au 3 octobre 2016

 

Affiche Beat GenerationLe Centre Pompidou fait le pari de présenter la première rétrospective en France sur la Beat Generation, un mouvement littéraire et artistique américain caractérisé par son foisonnement et son esprit de transgression.

 

Définir la Beat Generation ?

Proposer une exposition sur un mouvement aussi hétérogène que la Beat Generation est une gageure. En effet, la notion même de « mouvement » est, dans le cas présent, problématique : de sa naissance en 1944 à Columbia, autour de la rencontre de Burroughs, Ginsberg et Kerouac, à sa propagation internationale dans les années 1960, la Beat Generation n’a eu de cesse de transgresser les définitions. Son nom même n’est pas le fait de ces auteurs, mais de John Clellon Holmes, journaliste proche de Kerouac, qui publia en 1952 un article intitulé « This a Beat Generation » dans le New York Times. Si la formule fit florès, il est toujours délicat de proposer une définition stable du mouvement : Burroughs, pourtant considéré comme une de ses figures fondatrices, a lui-même déclaré n’y avoir jamais appartenu. Aussi l’intitulé de l’exposition du Centre Pompidou constitue-t-elle en soi une prise de risque : la nommer « Beat Generation » suppose en effet, d’emblée, de circonscrire, voire de définir, un mouvement littéraire et artistique profondément caractérisé par ses lignes de fuites et ses porosités, à la différence d’avant-gardes comme le surréalisme ou le situationnisme organisées autour de manifestes. Ainsi, l’exposition couvre ici un cadre spatio-temporel et artistique beaucoup plus vaste que le noyau dur de la Beat Generation : elle inclut des artistes qui, s’ils ont à n’en pas douter été marqués par les auteurs-phares du mouvement, sont davantage des héritiers de l’esprit libertaire du groupe que des membres de la première heure.

 

Internationale et transdisciplinaire

Le parti pris de l’ouverture n’en est pas moins intéressant. En effet, le parcours proposé s’articule autour de la progression géographique de la Beat Generation : New York, la Californie, le Mexique, Tanger, Paris, Londres. L’exposition rend bien compte de la propagation du mouvement – propagation tout aussi géographique qu’artistique. Il s’agit en effet d’un mouvement par essence transdisciplinaire : dès la fin des années 1940, le be-bop inspire Kerouac et Ginsberg, quelques années plus tard, la peinture et le collage amèneront William Burroughs et Brion Gysin à créer le cut-up. Poèmes diffusés par téléphone, textes construits comme des collages dadaïstes, photographies légendées par des poèmes, la poétique beat s’ancre profondément dans l’intermédialité. C’est cette dimension que l’exposition met particulièrement bien en valeur : les documents audio-visuels y occupent une place centrale. Toutefois, les sonorités de l’exposition restent parfois trop timides, quand on sait l’importance de la dissonance dans l’esthétique du mouvement. Alors qu’un des plus célèbres poèmes d’Allen Ginsberg est intitulé Howl, qui signifie « hurlement », certains regretteront les ambiances sonores feutrées de l’exposition.

 

Pièces maîtresses et grands absents

Parmi les pièces exposées, une des plus marquantes est sans doute le tapuscrit original de On the Road, de Jack Kerouac, long de 36 mètres. En effet, pour pouvoir mettre en œuvre sa prose fluide et ininterrompue, inspirée du jazz, Kerouac avait fixé sur sa machine à écrire un rouleau de papier. Ainsi, il pouvait écrire sur de longues sessions sans avoir à changer de feuille. Il ne fait aucun doute que le style si particulier de Kerouac est le fruit de cette innovation. Le tapuscrit déroulé occupe la pièce centrale de l’exposition, faisant figure de colonne vertébrale : le texte original ainsi présenté devient une œuvre d’art à part entière.

De très nombreuses photographies témoignent de l’état d’esprit libertaire du groupe, de son esprit frondeur, et de l’amitié qui préside à la fondation du mouvement. Ces documents permettent ainsi de saisir un des autres aspects fondamentaux de la logique beat : la collaboration. Les collages de Burroughs et Gysin en témoignent, tout comme le Giorno Poetry Systems, un collectif de poètes initié par John Giorno qui a publié de nombreux disques et mis en place un service de poèmes par téléphone, reproduit à l’entrée de l’exposition.

Quelques grands absents sont toutefois à déplorer : pas un mot sur Claude Pélieu, le plus beat des poètes français, qui a pourtant traduit Burroughs et collaboré avec lui. Pas un mot non plus du travail considérable de Gérard-Georges Lemaire, éditeur, préfacier, traducteur et ami de Burroughs, qui a collaboré à l’édition originale d’Œuvre Croisée (The Third Mind, pourtant mentionnée dans la dernière salle), ouvrage à quatre mains dans lequel Burroughs et Gysin livrent un art poétique du cut-up. Outre ces omissions, certaines pièces exposées semblent de peu d’intérêt : les vêtements usés de Jack Kerouac, placés en vitrine comme des reliques, en viennent presque à caricaturer la poétique du vagabondage que nous offrent des textes comme On the Road ou The Dharma Bums.

 

Scénographie immersive

La scénographie de Pascal Rodriguez prend le parti de retranscrire la pluralité du mouvement beat : on navigue ainsi dans des ambiances visuelles et sonores dont les variations sensibles retranscrivent bien l’éclectisme du mouvement. La mise en scène est foisonnante ; la stratégie, immersive : on s’y perd avec bonheur, on y dérive, pour peu que la logique multilinéaire du mouvement nous soit familière. Mais elle apparaitra toutefois sinueuse au visiteur découvrant ce mouvement, qu’une certaine confusion pourra envahir.

Au demeurant, la mise en espace du littéraire, notamment à travers l’exposition de manuscrits et de nombreuses revues, s’avère payante : la présence d’un espace bibliothèque au sein même de l’exposition (mettant à disposition du visiteur, autour de quelques fauteuils, les œuvres majeures du mouvement, dans leurs versions originales et leurs traductions françaises) ouvre la possibilité d’introduire la lecture dans le lieu d’exposition. La mise en scène de la littérature se fait ainsi à plusieurs niveaux et le temps de la lecture est intégré au parcours.

Malgré quelques choix discutables et une scénographie déroutante pour le non-initié, l’exposition Beat Generation a pour atout majeur de mettre en évidence des points clés de la Beat Generation : la transdisciplinarité, la libération des formes et des thèmes et la dimension collective du travail des auteurs. Elle contribue surtout à ouvrir au grand public un courant littéraire d’une immense richesse, mais encore trop peu médiatisé.

 

Clémentine Hougue
(Paris 3-Sorbonne Nouvelle)
septembre 2016

 

Commissariat : Philippe-Alain Michaud, Jean-Jacques Lebel et Rani Singh.

Catalogue : Beat Generation, New York, San Francisco, Paris, s. dir. Philippe-Alain Michaud, Paris, Editions du Centre Pompidou, 2016, 304p, 44,90€.

Scénographie : Pascal Rodriguez.

Activité annexe : Colloque Beat Generation : L’inservitude volontaire, organisé par Olivier Penot-Lacassagne, du 28 au 30 septembre 2016 : avec Julien Blaine, Hugo Daniel, Clémentine Hougue, Véronique Lane, Abigail Lang, Christophe Lebold, Peggy Pacini, Christian Prigent, Frédéric Robert, Franck Rynne, Luc Sante et Kenneth White.

Voir aussi l’anthologie musicale présentée sur Deezer et la présentation vidéo de l’exposition : 

 


Pour citer cet article:

Clémentine Hougue, « Beat Generation (Paris) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Oct 2021.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/a-la-recherche-dutopia-5/, page consultée le 23/10/2021.