Carnet de visites

20/09/2016

Houellebecq, Rester vivant (Paris)

Palais de Tokyo Commissaire(s): Jean de Loisy, Michel Houellebecq

 

Michel Houellebecq, Rester vivant, Palais de Tokyo (Paris), du 23 juin au 12 septembre 2016

 

Sur 2000 m² et quelque 21 salles, le Palais de Tokyo propose une plongée au cœur de la galaxie Houellebecq – et souligne, en insistant sur sa composante photographique, l’intermédialité radicale de l’une des œuvres les plus en vue du paysage médiatico-culturel contemporain.

 

Le label « Houellebecq »

Entre littérature, chanson, photographie et cinéma, la trajectoire de Michel Houellebecq, ses vingt-cinq années « de carrière », s’appuient, de Rester vivant (le texte programmatique qui, en 1991, en même temps qu’un essai sur Lovecraft, le fait entrer en écriture) à Rester vivant (l’exposition), sur une « facture » identifiable entre mille – stable et cohérente à un point tel que le label « Houellebecq » implique aujourd’hui dans le chef des consommateurs de culture certaines attentes. Qu’il produise ou qu’il se produise, on escompte en effet de ce touche-à-tout omniprésent dans l’espace public qu’il « fasse du Houellebecq » (autrement dit : qu’il fasse montre d’une certaine tendance au cynisme, d’un pessimisme méthodique et de la froideur clinique de style et de point de vue exemplifiée par des romans comme Les Particules élémentaires, Plateforme, etc.) – le principal intéressé lui-même s’amusant de ou déplorant, selon les circonstances, cette transformation de sa personne en personnage, voire en caricature.

 

Photographie et territoire

Vue de l’exposition de Michel Houellebecq, Rester vivant, Palais de Tokyo (23.06 – 11.09.2016). Photo : André MorinIntégralement scénographiée par l’écrivain (avec l’aide de Jean de Loisy, Président du musée, et de Laurence Fontaine), l’exposition du Palais de Tokyo honore indiscutablement le cahier des charges houellebecquien. D’emblée prié de « faire [ses] jeux » (la formule, qui provient d’un poème du recueil Le Sens du combat, barre le tirage grand format sur lequel s’ouvre l’exposition), comme si la menace de quelque catastrophe imminente pesait sur lui, le visiteur entame son parcours en progressant à travers une enfilade de salles plongées dans la pénombre, au son d’une partition angoissante (conçue avec la collaboration de Raphaël Sohier) qui, en sourdine, diffuse un curieux entrelacs de tintements et de bruits de ferraille, associés à une espèce de souffle continu.

Sur les murs, s’agencent des séries photographiques donnant à apprécier les principes d’aménagement de l’espace en vigueur en Europe occidentale – la fragmentation du territoire, sa distribution en zones fonctionnelles –, avec une insistance sur les aires périurbaines (zonings industriels, banlieues résidentielles, etc.), et, de manière générale, sur les non-lieux moroses de la surmodernité, engendrés par la planification urbaine et l’architecture post-industrielles (lieux de transits, centres commerciaux ou de vacances, hypermarchés… toujours représentés désertés, ou peuplés seulement de silhouettes indistinctes). La troisième et dernière partie de l’exposition renouera avec la scénographie crépusculaire de ces premières salles : même atmosphère oppressante, même pénombre, même bande-son dysphorique. Les photos mises en valeur dans le long couloir étroit qui mène à la sortie prolongeant elles-mêmes le travail sur lequel s’initie la visite, tout paraît avoir été pensé pour inciter le visiteur à arpenter encore et encore les 21 galeries de l’exposition – et à convertir de ce fait le parcours linéaire en errance circulaire.

L’entrée dans la salle 7 – une grande pièce baignée de lumière, au sol tapissé de sets de tables régionalistes aux couleurs criardes – coïncide à la fois avec un changement d’ambiance et de point de vue. Le décor sonore évolue – il mêle à présent des échos de rythmiques jazz à des rumeurs de grand magasin, de loisirs d’enfants, etc. Le visiteur vient de pénétrer dans la partie médiane du parcours proposé par l’exposition ; s’offrent entre autres au regard, à partir d’ici, des clichés qui illustrent une autre manière de sectoriser le territoire, en le rapportant cette fois aux stéréotypes et aux images d’Épinal reflétés par le miroir aux alouettes de l’industrie touristique, notamment dans son vaste éloge du terroir. Le plus souvent, les sites que Houellebecq soumet à son objectif exhibent une jointure, un hiatus par l’intermédiaire duquel se réalise la cohabitation de zones contrastées : par exemple, France #002 et France #029 mettent en scène deux modalités de la confrontation entre les fragiles réalisations du génie humain et une nature paisible, mais sans pitié pour les artefacts précaires qu’on lui impose.

 

De la vie au musée, et retour

Si Houellebecq témoigne d’un certain sens de la composition en structurant ses images autour de lignes fortes, de formes récurrentes, mais aussi en laissant libre cours à sa fascination pour les textures et les matières, son activité de photographe ne règne toutefois pas sans partage sur Rester vivant. On y trouve également : 1/ les nombreuses contributions d’une poignée d’invités (artistes confirmés – comme Iggy Pop, le plasticien Renaud Marchand, le designer Maurice Renoma ou le peintre Robert Combas – ou dilettantes – comme Marie-Pierre Gauthier, ex-épouse de l’écrivain, ou cet anonyme anticipant la mort de l’auteur avec un autel profane fait de canettes de coca), qui, obliquement, prouvent une fois de plus à quel point le travail de Houellebecq est indissociable d’une auctorialité « molle », fondée sur la relativisation du prestige du Créateur ; 2/ des vidéos, projetées en boucle dans des black boxes disséminées çà-et-là au fil du parcours (extraits décontextualisés de La Possibilité d’une île, réalisé par Houellebecq d’après son roman, mais aussi La Rivière, court métrage érotique datant de 2001) ; enfin, 3/ des œuvres qui tiennent plus de l’installation et s’appuient sur la figure publique de l’écrivain ; ainsi, son amour de la cigarette se trouve célébré par l’intégration à mi-parcours d’un fumoir ressemblant à s’y méprendre à un bar (avec odeur de tabac froid, lumière tamisée et musique feutrée émanant d’un juke-box qui diffuse sur demande les apports  de Houellebecq au monde de la musique). Non loin de ce simili-bistrot, un salon de lecture à l’ambiance intimiste invite à interrompre momentanément la visite – à proximité d’une télévision retransmettant une interview de l’écrivain, une vitrine regroupe quelques livres (Lassie, chien fidèle, La Case de l’oncle Tom…) dont on devine qu’ils ont contribué à la formation de son imaginaire.

Sans conteste, certaines des pièces les plus marquantes de l’exposition participent de ce jeu sur la renommée et l’image publique, qui tend à confondre les deux sphères à priori séparées de l’art et de la vie. À cet égard, il faut mentionner ce vaste espace (à mi-chemin entre le mausolée et l’intérieur vieillot, boiseries et moquette à motifs tartans comprises), intégralement dédié à la mémoire de Clément, le Welsh Corgi qui a partagé la vie de Michel Houellebecq pendant onze ans. Le spectateur peut ainsi se recueillir devant une large vitrine exhibant les jouets de l’animal, soigneusement étiquetés (« Limace orange », « Grande souris », etc.), ou admirer un florilège de portraits le représentant, la plupart exécutés par Marie-Pierre Gauthier. Dans une salle annexe, au rythme de la voix d’outre-tombe d’Iggy Pop (dont le morceau, A Machine for Loving, s’inspire de près de La Possibilité d’une île), un diaporama égrène des clichés issus de la photothèque personnelle de Houellebecq et levant le voile sur la relation forte qui unissait Clément à ses maîtres.

Dans un endroit comme le Palais de Tokyo, cette commémoration intimiste et quelque peu naïve pourrait presque passer pour un gag ; prise au sérieux, elle se révèle non seulement extrêmement touchante, mais manifeste aussi indirectement l’importance de la place occupée par Michel Houellebecq dans l’espace public. L’aura acquise par l’écrivain est en effet telle qu’elle gagne et « élève » tout ce qui gravite autour de sa personne – les objets les plus triviaux (le pedigree d’un chien disparu depuis cinq ans, par exemple) se donnent alors les moyens d’accéder à la dignité voire à la sacralité de l’œuvre et d’investir musées et galeries. La même logique est au travail dans la salle 5 bis, où s’exposent comme des saintes reliques le stylo-bille de l’écrivain, son carnet, son appareil photo, ainsi que deux tirages de son électroencéphalogramme.

 

Et la littérature ?

Dans ces conditions, même si c’est grâce à lui qu’initialement Houellebecq accède à « l’Empyrée » (pour reprendre une expression de Roland Barthes), le fait littéraire se trouve ventilé, renvoyé au statut d’institution culturelle faisant l’objet d’appropriations variées et réinscrite pour cette raison dans un ensemble de pratiques plus large, inclinant in fine à se confondre avec l’existence. Le sort réservé par l’exposition du Palais de Tokyo à la littérature – au sens traditionnel du terme, c’est-à-dire : à la littérature réduite, sinon au livre, du moins au verbal – rend bien compte de cela : partout et nulle part à la fois, elle imprègne les 21 salles, mais à titre de catalyseur seulement (autrement dit, sans être elle-même sous le feu des projecteurs, elle « provoque » la plupart des œuvres). Manipulée, déterritorialisée, fragmentée, elle ne se matérialise qu’à titre de bribes : ce sont, par exemple, ces phrases ou ces vers « voyageurs », soustraits à leur environnement natif (tel poème du Sens du combat, tel chapitre du plus récent Soumission, etc.) et exportés sur un nouveau site (telle photographie, telle toile de Robert Combas, etc.) ; ce sont encore ces quelques pages de l’édition de poche de La Possibilité d’une île, arrachées pour être disposées autour d’une installation de Renaud Marchand (Daniel & Esther), elle-même concrétisation d’un passage du roman.

 

Matthias De Jonghe (UCL-KULeuven, IAP)
septembre 2016

 

Catalogue : Palais. Le magazine du Palais de Tokyo, n° 23, Paris, Palais de Tokyo/Flammarion, 2016.

Commissariat : Jean de Loisy.

Scénographie : Michel Houellebecq, avec l’aide de Jean de Loisy, Président du musée, et de Laurence Fontaine.

Présentation vidéo de l’exposition :

 


Pour citer cet article:

Matthias De Jonghe, « Houellebecq, Rester vivant (Paris) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Sep 2016.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/a-la-recherche-dutopia-4/, page consultée le 24/10/2021.