Baudelaire, la modernité mélancolique

Du 03.11.2021 au 13.02.2022

La BnF célèbre le bicentenaire de la naissance de Charles Baudelaire par une exposition qui invite à pénétrer au cœur de sa création poétique en explorant le rôle déterminant qu’y joue l’expérience de la mélancolie, « toujours inséparable du sentiment du beau », comme l’écrivait le poète.

 

 

 

L’univers poétique

Tout en embrassant les divers aspects de l’œuvre de Baudelaire, c’est à son univers poétique que cette exposition est avant tout consacrée. Elle présente les figures tutélaires qui le protègent, les thèmes qui l’organisent, les images qui le hantent. Autour de cette œuvre poétique qui a changé le destin de la poésie, le parcours rassemble manuscrits, éditions imprimées, œuvres graphiques et picturales (estampes, photographies, dessins, tableaux) issues des collections de la BnF, mais aussi des prêts extérieurs. Des pièces exceptionnelles y sont présentées, telles que les épreuves d’imprimerie de la première édition des Fleurs du Mal (1857), abondamment corrigées par Baudelaire ou le manuscrit autographe de Mon cœur mis à nu, saisissant autoportrait de sa révolte et de son déchirement intérieur.

Mélancolie du non-lieu

La première partie est consacrée au sentiment de l’exil si fortement éprouvé par Baudelaire dans sa propre vie et qu’il a lui-même appelé, dans Mon cœur mis à nu, « la grande Maladie de l’horreur du Domicile ». Ainsi son éphémère engagement auprès des révolutionnaires en 1848, ses déménagements incessants, ses relations familiales… Exil et séparation, lieu perdu, séjour impossible à fixer, autant de motifs que Baudelaire développe dans sa poésie, sous trois aspects particulièrement saillants : le thème de la chute, auquel se relie la célébration de la figure de Satan, « Prince de l’exil » ; celui de l’errance (des bohémiens, des saltimbanques et des chiffonniers) ; celui de la partance enfin, entendue comme ce qui fait du voyage un départ sans destination, une pure « invitation ». Animés d’un même « goût de l’infini » (Le Poème du haschich), le fumeur d’opium – l’homme des « paradis artificiels » – et la lesbienne – la « femme damnée » – en sont deux incarnations privilégiées.

L’image fantôme

La deuxième partie de l’exposition poursuit l’idée d’une impossible présence au monde, en explorant le thème de l’image telle que la comprend Baudelaire : non pas ce qui donne présence aux choses absentes, mais ce qui avive le sentiment même de leur absence. « Un éclair… puis la nuit ! » : c’est la passante, présence fugitive et déjà disparue. Sous cet angle est abordée successivement l’image du monde lointain – l’exotisme baudelairien est la rêverie de tout un monde « absent, presque défunt » (La Chevelure) – et l’image du monde passé, telle qu’elle décide du traitement poétique de la grande ville, et notamment du Paris transformé par les travaux du baron Haussmann, espace où « l’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient ! » (Le Crépuscule du matin). Loin d’avoir quelque vertu consolatrice, l’image redit l’exil du monde, le défaut de l’être, la disparition… Aussi le propos s’achève-t-il sur l’importance particulière qu’occupe l’image de la mort chez Baudelaire.

La déchirure du moi

La dernière partie invite à pénétrer au plus vif de la mélancolie baudelairienne, en l’abordant comme impossible présence à soi-même. L’exposition rappelle d’abord comment la conscience de cette étrangeté à soi a été érigée en critère esthétique qui décide des grandes admirations littéraires et artistiques de Baudelaire, de Chateaubriand à Edgar Poe, de Théophile Gautier à Delacroix, tous représentants de ce qu’il appelait « la grande école de la mélancolie » ; puis elle s’attarde sur ces deux formes de la vie mélancolique que sont d’une part le dandysme, de l’autre l’ironie — « La vorace Ironie / Qui me secoue et qui me mord » (L’Héautontimorouménos) —, telle qu’elle s’exprime notamment dans la théorie baudelairienne du rire et le goût de la caricature.
Ce parcours est encadré d’un prologue et d’un épilogue qui se font écho : l’un qui, exposant la série des lithographies de Delacroix sur Hamlet que Baudelaire avait affichée aux murs de son appartement en 1843, présente le poète tel qu’il s’est vu dans le miroir du héros shakespearien, prince dépossédé, écrasé sous le poids de l’idéal et la conscience du néant ; l’autre qui, rassemblant portraits photographiques et autoportraits dessinés, présente Baudelaire au miroir de lui-même — « Tête-à-tête sombre et limpide / Qu’un cœur devenu son miroir ! » (L’Irrémédiable).

Catalogue de l’exposition

Lire l’article de Chroniques n°92