Entretiens

« Il n’y a pas des liens entre la notoriété des femmes et [leurs] traces… ». Entretien avec Isabelle Bastian-Dupleix et Caroline Raynaud, commissaires de l’exposition C. Meurisse (BPI)

 

Marys Renné Hertiman – Comment émerge l’idée de faire une exposition sur Catherine Meurisse à la PBI ?

Isabelle Bastian-Dupleix – Emmanuèle Payen [Cheffe du service Développement culturel et actualités] est en relation avec la Maison de production du festival d’Angoulême, 9e Art+. Dans le cadre de ce partenariat, la BPI fait des expositions qui sont reprises du Festival International de la BD, comme celle qui a été faite sur Art Spiegelman en 2012. C’est donc un partenariat assez ancien et la directrice nous a demandé de faire une exposition sur la BD, afin de participer à l’année de la BD, manifestation du Ministère de la Culture. Mais, en raison d’un changement de programme en interne, par rapport à des travaux qui étaient prévus dans la bibliothèque, nous n’avions pas le temps de concevoir une exposition. Nous avons donc décidé de consulter ce partenaire de longue date, et Emmanuèle, qui est en contact avec 9e Art+,nous a proposé plusieurs sujets. La directrice et le directeur de notre département ont fini par valider le choix de l’exposition sur Catherine Meurisse.

Caroline Raynaud – Il y a aussi une particularité, comme le disait Isabelle, liée au glissement de calendrier. Normalement, nous faisons toujours des expositions  à la Toussaint. La Bibliothèque devait être en travaux, mais ne l’a finalement pas été et cette exposition devait normalement ouvrir fin juin. C’était donc une exposition d’été, et c’est vrai que les délais étaient trop courts pour créer une exposition en partant de zéro. En raison du confinement, l’exposition a été décalée à septembre. Nous avions donc 7 mois pour la préparer.

 

Marys Renné Hertiman – Combien de temps prendrait de travailler sur une création à part entière ?

Caroline Raynaud – Au minimum un an, pour cette exposition, nous avons disposé de  7 mois, quasiment la moitié !

Marys Renné Hertiman – Les expositions sur les femmes bédéastes en France sont rares. Qu’est-ce qui vous a rassuré par rapport à ce choix de sujet ?

Caroline Raynaud – C’est vrai, les expositions sur les autrices de BD sont rares, mais Isabelle avait déjà fait une exposition sur Brétecher en 2015.

Isabelle Bastian-Dupleix – Quand j’ai commencé à travailler sur l’œuvre de Claire Brétecher, j’ai fait quelques recherches bibliographiques, et il y avait bien sûr quelques articles. Mais j’ai surtout constaté qu’il n’y avait aucun livre sur elle, alors que sur Spiegelman, sur Gotlib, sur Hergé, il y existait de nombreuses monographies. Il n’y avait absolument rien sur Brétecher, alors qu’elle a beaucoup travaillé, dès les années 60. Cela m’a fait beaucoup réfléchir sur ses traces dans la BD. Il y avait une notice dans un dictionnaire ou dans un livre généraliste, mais rien d’autre. J’ai donc dû me documenter autrement sur elle, en tout cas autrement qu’en me basant sur une documentation publiée. Je me suis tournée plutôt vers des archives audiovisuelles, de l’INA notamment, en particulier ses interviews. À cette occasion, je me suis rendu compte qu’on ne pouvait pas toujours utiliser les propos d’une artiste, surtout d’une artiste telle que Claire Brétecher, qui était assez provocatrice et qui contournait les questions et en faisait ce qu’elle voulait. Petit à petit, j’ai appris à ne pas prendre tout ce qu’elle disait d’elle ou de son travail au premier degré. Mais j’avais été vraiment frappée par ce manque de documentation sur une auteure qui était quand même l’une des figures les plus emblématiques de la BD française. Cela donne à réfléchir : à l’évidence, il n’y a pas de lien entre la notoriété des femmes et les traces, les travaux ou les études (en tout cas publiées) qui ont pu se faire sur leurs créations.

 

Marys Renné Hertiman –  C’est une mise en mémoire, rare, très succincte en tout cas…

Isabelle Bastian-Dupleix – En effet, et ce qui est dommage, pour l’exposition consacrée à Catherine Meurisse, c’est l’absence de catalogue.

Caroline Raynaud – Il a cependant un hors-série d’Arts dessinés (Flammarion – septembre 2020) consacré uniquement à Catherine Meurisse, avec un long entretien et une iconographie essentiellement tirée de l’exposition. Ce numéro est mis en avant dans le salon de lecture, qui accompagne l’exposition de Meurisse à la BPI.

 

Marys Renné Hertiman – Les retombées médiatiques à propos de cette exposition ont-ils été à la hauteur des attentes ?

Isabelle Bastian-Dupleix – Oui, il y a eu des retours très positifs, même à l’international. D’ailleurs, il y a un article très intéressant paru le 17 octobre dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, un grand journal allemand. C’est un article très descriptif, très précis, et intéressant en ce qu’il propose une description du dessin qui est à l’affiche dans La Vie en dessin. L’auteur estime que l’exposition, qui s’ouvre sur ce dessin sur lequel Catherine Meurisse revêt un sourire rêveur, assez tranquille et qui fait penser au proverbe « scier la branche dans lequel on est assis ». Ce détournement du proverbe au travers de cette main qui dessine la branche sur laquelle elle est assise, est joli, je trouve.

 

Marys Renné Hertiman – Outre la scénographie, quelles sont les principales différences entre l’exposition de la BPI et celle produite à Angoulême ?

Caroline Raynaud – Les trois-quarts de l’exposition correspondent à ce qui a été présenté à Angoulême mais, dès le début, nous avions prévu d’enrichir l’exposition. Ainsi, la dernière partie comprend des enrichissements (seuls les œuvres relatives à son album sur Delacroix ont été conservées) et nous avons en outre refondu le scénario d’Angoulême. Nous avons conservé la sélection iconographique, que nous avons un peu réduite et complétée avec d’autres éléments. L’exposition d’Angoulême était composée de 7 petites parties alors que celle de la BPI en a 4, dont la dernière, qui porte sur les derniers travaux de Catherine Meurisse, qui n’était pas à Angoulême.

 

Marys Renné Hertiman – Et qu’est-ce qui a conduit à la réduction du parcours scénographique de l’exposition La Vie en dessin ?

Caroline Raynaud – Ce n’est pas tout à fait une réduction, en réalité. L’exposition d’Angoulême avait lieu dans un musée, le Musée du Papier, dont la topographie assez particulière. Il s’agit d’un lieu relativement exigu, composé de petites salles… Le scénario de l’exposition a dû épouser le lieu, avec des parties qui étaient très petites et d’autres plus grandes. Au sein de la BPI, nous n’avons pas tant réduit. Nous souhaitions même doubler la taille de l’exposition ! Mais nous n’avions pas un espace deux fois plus grands que celui du Musée du Papier. Par ailleurs, dans la mesure où nous n’avions pas le même scénario qu’à Angoulême, la réduction des œuvres ne peut pas être considérée comme un choix très significatif, puisque nous n’avons pas dû enlever plus de 20 œuvres. Je crois que nous avons 210 œuvres en tout dans notre expo, dont 185 dessins originaux. Ces adaptations tenaient davantage au scénario : nous avons dû construire un espace à partir de notre scénario et non adapter le scénario à l’espace dont nous disposions.

 

Marys Renné Hertiman – Avez-vous dû faire appel à d’autres prestataires pour concevoir la nouvelle scénographie ?

Caroline Raynaud – Oui, nous avons travaillé avec Valentine Dodi, une scénographe indépendante. Pour chaque exposition, nous avons l’habitude de faire appel à des architectes scénographes différents, qui produisent les plans, d’une part, une création scénographique et, d’autre part, tous les plans nécessaires au travail de conception et à la fabrication. Ce modus operandi tient au fait que n’avons pas de salle d’exposition. Cela implique une construction particulière pour chaque exposition. Il s’agit d’un travail complexe : il faut connaître les contraintes architecturales de notre bibliothèque, les mesures de sécurité, qui sont aussi très particulières dans le centre Pompidou, qui est un immeuble de grande hauteur, recevant du public…

Marys Renné Hertiman – Compte tenu de ces contraintes, vous devez donc travailler régulièrement avec des prestataires qui connaissent bien vos particularités.

Isabelle Bastian-Dupleix – Oui, nous travaillons avec deux architectes scénographes, alternativement et, pour cette exposition, c’est Valentina Dodi qui s’est chargée de la scénographie. Elle a aussi été chargée de la conception de l’exposition Gaston, au-delà de Lagaffe (2016-2017) et de l’exposition Jean Échenoz, roman, rotor, stator (2017-2018).

Caroline Raynaud –Nous avons travaillé avec Valentina Dodi en lui faisant des propositions, elle nous en fait en retour, puis cela  a évolué. Il fallait que la scénographie reprenne tout de même le scénario, que nous lui avons soumis, et la nécessité que les œuvres rentrent dans les accrochages… Il y a un pari esthétique très fort dans le travail de Valentina Dodi. Pour cette exposition nous sommes passées par 7 ou 8 esquisses avant de valider la définitive.

Isabelle Bastian-Dupleix – Il s’agissait aussi de versions de l’esquisse, qu’elle développait ensuite. Cela fait partie des étapes d’un travail d’architecte, comme l’avant-projet sommaire, l’APS, avec des phases de validation à chaque fois, ensuite l’APD, l’avant-projet définitif, qui est, lui, assorti d’une proposition budgétaire, où elle prévoit l’enveloppe pour chaque lot de travaux. Cette étape passe par plusieurs filtres, puisqu’elle doit être validée par tout un comité qui comprend la direction, les régisseurs, nous, en tant que commissaires de l’exposition, et parfois les commissaires scientifiques (pour La Vie en dessin, ce n’était pas le cas). Il y a donc plusieurs phases, mais dans la mesure où la BPI est un établissement public, il y a des conditions très contraignantes, pour le dossier de consultation des entreprises (DCE) avec pour certains lots, appels d’offres et pour d’autres des appels à des prestataires qui, dans notre cas, ont un marché avec le Centre Pompidou.

 

Marys Renné Hertiman – La vie en dessin, premièrement conçue par Jean-Pierre Mercier et Anne-Claire Norot, commissaires de l’exposition d’Angoulême et conseillers scientifique de celle de la BPI, part en grande partie des archives de Meurisse. Quelle a été votre démarche pour sélectionner, classer et mettre en valeur ces archives personnelles et artistiques ?

Caroline Raynaud – Le travail a été fait à partir de ses archives personnelles, mais il y a aussi 6 archives extérieures. Ces 6 archives concernent l’œuvre d’artistes comme Brétecher, Gotlib ou Sempé. Pour les œuvres de Meurisse, il s’agissait d’un prêt. Tout retournera chez elle, car elle n’a pas fait de don ou de dépôt. Il faut savoir que nous ne sommes pas un établissement patrimonial. La BPI ne conserve pas des archives, comme la BNF par exemple, il en va de même pour Angoulême. Dans le cadre de nos expositions, nous montrons des œuvres que nous rendons ensuite, soit à l’institution avec laquelle nous travaillons en partenariat, soit à l’auteur qui les détient.

Isabelle Bastian-Dupleix – D’une part, il y a les œuvres et d’autre part, les archives de l’artiste. Les œuvres, Catherine Meurisse les prête : nous avons de la chance qu’elle en aie beaucoup, car elle a pu conserver beaucoup de ses œuvres, alors que d’autres artistes sont obligés de vendre leurs planches pour vivre. Son travail pendant 10 ans, en tant que salariée d’un hebdomadaire, lui a permis de ne pas devoir vendre ses planches… Et d’autre part, il y a les archives, que nous avons ajoutées par rapport à Angoulême. Ce sont ses archives personnelles, qui permettent de montrer, dans la deuxième partie de l’exposition, sur la presse, une grande diversité de titres de presse pour lesquels elle a travaillé ou qu’elle a illustrés. Et dans la troisième partie, nous montrons un aperçu de son travail préparatoire pour un album,Les Grands espaces : cette partie est constituée des croquis préparatoires, des classeurs, des notes… Catherine Meurissese documente beaucoup, et cela nous a permis de montrer les sources de son travail très fourni de recherche, de documentation, autour des sujets qu’elle aborde.

 

Marys Renné Hertiman – Allez-vous évaluer cette exposition ? Si oui, sous quelle forme ?

Isabelle Bastian-Dupleix – Nous avons un compteur, qui permet de faire une évaluation quantitative de la fréquentation du public. Il y a aussi l’organisation des visites, puisque pour les précédentes expositions, il y avait tous les soirs une visite de découverte pour le public, à 18h00, sans inscription. En l’occurrence, la situation est différente, pour diverses raisons, notamment le Covid et les mesures sanitaires. Nous programmons, par semaine, 2 à 3 visites guidées, sur inscription, le matin. Ces visites sont faites par des collègues formés, ce qui permet aussi de mesurer l’impact de la communication, qui n’a pas été si facile à cette occasion puisqu’il n’y a pas eu de grand vernissage, alors que d’habitude nos vernissages rassemblent entre 600 et 800 personnes.

 

Marys Renné Hertiman – Y a-t-il eu une alternative pour célébrer l’inauguration de cet événement ?

Isabelle Bastian-Dupleix – Il y a eu, en effet, une ouverture, réduite aux proches de Catherine Meurisse.

Caroline Raynaud – Après, il y a aussi un livre d’or, à la sortie de l’exposition, que vous pouvez scanner, mais sinon, il n’y a pas vraiment d’enquête qualitative. Toutefois, la particularité de la BPI est d’avoir une équipe de sociologues (service étude recherches) qui font régulièrement des études de public. Pour cet événement, il n’y a rien de prévu. Il faut savoir qu’il s’agit d’une exposition de confinement. Nous l’avons conçue cette circonstance si particulière. Le plan d’exposition et celui de la scénographie ont été validés le 3 avril. Il était impératif de respecter notre rétroplanning, car nos prestataires étaient aussi soumis à leurs contraintes d’agenda.

Marys Renné Hertiman – Enfin, quelles sont les formes de médiation que vous avez prévue pour cette exposition ?

Caroline Raynaud – La BPI prévoit toujours des médiations autour de se expositions. Notre travail consiste à programmer tout ce qui est tables rondes, rencontres, conférences, etc. C’est d notre fond de métier, ce que nous faisons tout le temps. Ce mode de fonctionnement existe depuis l’ouverture de la BPI. Souvent, nous reprenons les thématiques de l’exposition et organisons des tables rondes. Par exemple, à l’occasion de l’exposition consacrée à Riad Sattouf, nous avons mis sur pieds des rencontres autour de la virilité, car c’est une question centrale chez lui. Pour Claire Brétecher, nous avions organisé des rencontres autour du thème de l’adolescence, et, pour Meurisse, nous avons plutôt mis l’accent sur l’Art et la BD. Une première rencontre a eu lieu en octobre et, en novembre, nous prévoyons une autre manifestation, mais tout dépendra de l’évolution de la situation sanitaire. Le 11 janvier, nous prévoyons une dernière rencontre, avec des projections de planches de Grands Espaces accompagnées de musique. Nous organisons en outre  des ateliers EAC [Éducation artistique et culturelle], et nous invitons régulièrement à cette occasion des dessinateurs BD qui s’adressent à un public large, scolaire notamment. Il s’agit des Jeudis de la BD. Pour La Vie en dessin, ces ateliers se feront autour du portrait d’enfant, de la nature et du paysage, car sont des thématiques très présentes dans l’œuvre de Meurisse. Enfin, la BPI s’engage aussi auprès des publics vulnérables : il y aura une visite en audiodescription et une visite filmée en langue de signe, ce que nous faisons toujours pour nos expositions. La particularité de cette année réside dans une visite virtuelle en ligne.

 

Propos recueillis par Marys Renné Hertiman à la BPI, le 21 octobre 2020

 

Isabelle Bastian-Dupleix est conservatrice de bibliothèque. Programmatrice culturelle au Service du Développement culturel et Actualité à la Bibliothèque publique d’information au Centre Pompidou. Commissaire/co-commissaire d’expositions, notamment : Les Éditions du Seuil ; Éditeurs, les lois du métier ; Claire Bretécher ; Jean Echenoz, roman, rotor, stator ; Catherine Meurisse, la vie en dessin.

Caroline Raynaud est conservatrice des bibliothèques. Programmatrice culturelle au Service du Développement culturel et Actualité à la Bibliothèque publique d’information au Centre Pompidou. Co-commissaire de l’exposition Catherine Meurisse, la vie en dessin. Programmatrice de rencontres, événements culturels et débats d’idées.

Grand entretien avec Catherine Meurisse, live enregistré de l’entretien, animé par Sonia Déchamps pour la BPI, 2 novembre 2020.


Pour citer cet article:

Marys Renné Hertiman, « « Il n’y a pas des liens entre la notoriété des femmes et [leurs] traces… ». Entretien avec Isabelle Bastian-Dupleix et Caroline Raynaud, commissaires de l’exposition C. Meurisse (BPI) », dans L’Exporateur littéraire, Oct 2021.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/entretien/il-ny-a-pas-des-liens-entre-la-notoriete-des-femmes-et-leurs-traces-entretien-avec-isabelle-bastian-dupleix-et-caroline-raynaud-commissaires-de-lexposition/, page consultée le 22/10/2021.