Carnet de visites

31/01/2020

Unica Zürn

MAHHSA – Musée d’art et d’histoire de l’hôpital Sainte-Anne (Paris) Commissaire(s): Anne-Marie Dubois

 

Depuis quelques années, le célèbre hôpital Sainte-Anne présente de petites expositions temporaires qui ont reçu le label « Musée de France » en 2016, en attendant l’ouverture d’un véritable musée permanent qui devrait se faire d’ici deux ans. Le fonds est en effet immense et recèle les œuvres d’artistes majeurs – pour certains rattachés à l’Art brut – qui séjournèrent à l’hôpital. C’est dire que ce petit musée mérite un grand détour. Le choix de la responsable scientifique de la collection, Anne-Marie Dubois (qui est aussi psychiatre), s’est porté cette fois sur Unica Zürn (1916-1970), une artiste et écrivaine allemande encore méconnue, malgré ses liens avec les surréalistes et sa vie essentiellement parisienne après sa rencontre avec Hans Bellmer en 1953.

Disons d’emblée que l’épidémie de coronavirus a empêché la tenue de l’exposition dans les délais prévus à l’origine (de janvier à mai), contraignant à la raccourcir en reportant la fin à juillet. Toutefois, durant cette période de confinement, l’hôpital Sainte-Anne a choisi de publier en ligne, chaque semaine, une œuvre de l’exposition – procédé auquel ont certes eu recours d’autres musées, mais qui s’avérait ici particulièrement émouvant, dans la mesure où l’artiste connut de tout autres confinements au cours de ses dix dernières années d’existence : elle fit plusieurs séjours psychiatriques à l’hôpital Sainte-Anne de 1961 à 1963, puis à Maison Blanche (près de Paris) à partir de 1966, et enfin dans le superbe château de La Chesnaie, à Chailles (Loir-et-Cher), haut lieu de la révolution psychiatrique en France – avant qu’elle ne se donne la mort en 1970 dans l’appartement parisien de son compagnon Hans Bellmer.

Terrible destin, donc, mais le propos introductif de l’exposition prend justement ses distances avec le risque de la légende noire, préférant opposer aux « lectures fantasmées que font très souvent les spectateurs » une singulière « vie de femme et d’artiste » qui ne se réduise pas à un document d’art-thérapie. Il n’y a, du reste, parmi les soixante-dix œuvres proposées, que cinq œuvres réalisées pendant son hospitalisation à Sainte-Anne. On a donc manifestement cherché à dresser un panorama de l’œuvre d’Unica Zürn – autant qu’il est possible dans l’espace restreint de la crypte-musée, qui se partage en deux salles d’exposition.

Le spectateur ne manquera pas d’être émerveillé par la finesse et la virtuosité des motifs d’Unica Zürn, par son imaginaire fantaisiste et onirique, « habité », pour ne pas dire hanté. Bien qu’elle figurât dans l’Exposition surréaliste internationale de 1959, cette œuvre éminemment personnelle rappelle parfois, mais excède toujours le surréalisme. Ne figurent ainsi que deux collages au sein d’un arsenal de techniques (sanguine, gouache, aquarelle) d’où se détachent notamment de superbes réalisations à l’encre de Chine. On peut y admirer le travail sur la ligne et se perdre à loisir dans ces volutes et arabesques qui tracent les contours d’animaux mystérieux – on n’ose dire insensés. Quelques légendes supplémentaires auraient été bienvenues, dans le parcours, pour en mieux cerner les contours mouvants – faute de quoi l’on se contente de subir ce pouvoir de fascination auquel était sensible Man Ray : il l’exprima dans les deux vibrantes photographies de l’artiste qui sont exposées à la fin de la première salle.

La vie d’Unica Zürn était aussi placée sous le signe de la littérature. Non seulement elle fréquenta des écrivains comme Michaux ou Pieyre de Mandiargues (qui préface un de ses catalogues d’exposition en 1956-1957), mais elle-même fut écrivaine. De son premier recueil Hexentexte (textes de sorcières), paru en 1954, et de l’album Oracles et spectacles, on peut découvrir plusieurs pages dans l’exposition : c’est un mixte de dessins et de poèmes-anagrammes. Outre un Journal écrit en français, elle écrivit deux textes autour de 1966-1967, qui furent traduits en français juste après sa mort : L’Homme-jasmin. Impressions d’une malade mentale, qui fut célébré par Henri Michaux et Michel Leiris, et Sombre printemps, un récit de fiction déroutant, d’une précision clinique, sur une enfant qui découvre le désir sexuel, entre innocence et perversité. Plusieurs vitrines de l’exposition donnent accès à cette part littéraire qui allait de pair avec son œuvre picturale : certains des dessins de l’artiste étaient même agrémentés de phrases énigmatiques, parfois écrites en français.

Cette complémentarité des beaux-arts et des belles-lettres est éclairée par un texte de Victoria Appelbe, écrit en 2006, mais repris dans le catalogue de l’exposition où l’on peut retrouver toutes les œuvres exposées (avec une excellente qualité de reproduction). Victoria Appelbe cherche à comprendre la prédilection d’Unica Zürn pour l’anagramme – cette arabesque de la langue – et explique qu’à travers ce procédé, « l’inconscient prend la parole pour abolir toute trace de continuité rationnelle ». On mesure ici ce qui rapproche, mais aussi ce qui distingue l’artiste berlinoise de l’automatisme surréaliste, la « dictée » que théorisait le Premier manifeste de 1924. Toute sa vie, elle chercha à ériger en art la culture de l’inconscient, bien avant d’être gagnée par la schizophrénie qui devait l’emporter. En cela, son destin se rapproche de façon saisissante de Gérard de Nerval.

La précédente exposition sur Unica Zürn avait eu lieu à la Halle Saint-Pierre en 2006. Espérons que l’on n’attendra pas quinze ans avant d’explorer à nouveau l’œuvre de l’artiste, et qu’elle verra bientôt s’ouvrir à elle les portes d’un musée sans référence médicale. Toutefois, le deuxième écueil qui la guette est la condescendance – au-delà de quelques emballements médiatiques – qu’on réserve encore aux femmes artistes. Il y a quelques mois, Valérie Duponchelle (Le Figaro) ne craignait pas d’intituler son article : « Unica Zürn, la poupée de Bellmer »… C’est là un contresens complet, tant la belle exposition du musée Sainte-Anne conjure la tentation de déduire Unica Zürn de l’œuvre de son compagnon ou de ses amis célèbres pour la présenter enfin, « dans les murs de cet hôpital, simplement comme une grande artiste ».

 

Romain Enriquez


Pour citer cet article:

Romain Enriquez, « Unica Zürn », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Jan 2020.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/unica-zurn/, page consultée le 23/10/2021.