Carnet de visites

09/04/2020

Thao Nguyen Phan: Monsoon Melody (Bruxelles)

WIELS – Centre d’art contemporain Commissaire(s): Zoé Gray

 

Thao Nguyen Phan: Monsoon Melody, WIELS (Bruxelles), du 1er février au 26 avril 2020

 

affiche Thao Nguyen Phan- Monsoon MelodyThao Nguyen Phan est une jeune artiste d’origine vietnamienne qui pratique le dessin, la peinture, la sculpture, et l’installation vidéo et multimédia. Moonson Melody, qu’elle présente au premier étage du Centre d’art contemporain bruxellois WIELS, est profondément transdisciplinaire. Le commissariat insiste sur la dimension politique de cette exposition, en notant qu’elle y « intègre son intérêt pour la littérature et la langue », mais la place de la littérature et de la poésie semble absolument centrale dans le travail de la plasticienne. Aussi Moonson Melody est-elle une exposition passionnante pour réfléchir au rôle de la littérature dans l’art contemporain.

  

Le livre, un support non innocent

Thao Nguyen Phan utilise la « narration qui mêle l’histoire officielle et officieuse » (texte de salle). Elle aime notamment mélanger un fonds folklorique avec des sources historiques et littéraires. En contexte post-colonial, sa façon d’imbriquer les perspectives autochtones et coloniales fait mouche.

Dans l’exposition du WIELS, Voyages de Rhodes (2014-2017), des aquarelles sur les pages d’un livre désossé, est une pièce tout à fait exemplaire de sa démarche. En guise de support, deux textes réédités du jésuite français Alexandre de Rhodes, Histoire du royaume du Tonkin (1650) et Voyages et missions du père Alexandre de Rhodes de la Compagnie de Jésus en la Chine et autres royaumes de l’Orient (1653) qui sont, selon la commissaire, des « prismes à travers lesquels examiner la colonisation, la représentation et les langues du Vietnam » (texte de salle). L’installation met en scène la forme du livre dont les pages isolées deviennent le support d’aquarelles subtiles, exposées à la perpendiculaire, comme la peinture religieuse sur bois, ou comme des cartes postales.

À même ces pages, Thao Nguyen Phan peint comme des croquis de choses vues d’un carnet de voyage. Ces dessins naïfs n’illustrent pas le texte mais dialoguent avec la description de la réalité vietnamienne par les colons du XVIIe siècle. Ils représentent, selon la commissaire, « le monde onirique des reconstitutions ludiques et néanmoins sinistres des enfants » (texte de salle) du film lié à cette œuvre. Les cadres emplissent la petite pièce adjacente à la projection et saturent l’espace. Le dispositif, très efficace, évoque la pluralité des voix, dans l’écriture et la mémoire de l’histoire.

Si l’exposition présente ce livre comme un « objet trouvé » (« found book pages », catalogue), il est bien évident que Thao Nguyen Phan n’est pas allée chercher les voyages de Rhodes par hasard : ce sont les premières publications européennes sur la région et Rhodes est connu pour sa standardisation de la langue vietnamienne. En réactivant le livre par le dessin, Thao Nguyen Phan en propose une lecture distanciée qui n’est nullement didactique.

 

Trilogie de vidéos immersives

Les livres d’Alexandre de Rhodes ne sont pas seulement le support de dessins personnels, ils forment aussi la trame narrative de la deuxième des trois installations vidéo au cœur de l’exposition, Tropical Siesta (2017). Dans ce film, sur deux écrans, on suit les jeux d’enfants vietnamiens d’une petite société imaginée. Ces enfants, disent les sous-titres, « transforment et manipulent les histoires en fonction de ce qui les intéresse ». Or, ils ont appris à lire dans les livres de Rhodes. Jouant avec les codes du documentaire tout en se situant diamétralement à l’opposé, cette installation est la plus fascinante de la trilogie proposée par Thao Nguyen Phan sur écrans géants, multiples ou suspendus.

La première installation est la plus immersive : Becoming Alluvium (2019), son film le plus récent, est projeté sur un écran d’environ 8 mètres de long et happe le visiteur dès son entrée dans l’exposition. Fruit des recherches de l’artiste sur le fleuve Mékong, il suit une logique associative de la narration. Becoming Alluvium frappe par l’utilisation massive de la littérature, qu’il s’agisse de structurer un récit ou de faire jouer citations et allusions littéraires. On peut distinguer trois modes d’insertion de la littérature qui correspondent aux trois chapitres clairement définis dans le film : la citation écrite, la voix off qui lit et la reprise d’un canevas sous forme visuelle. Le premier chapitre s’ouvre en effet sur une citation de Rabindranath Tagore sur l’unité des règnes humain et animal qui lance l’histoire de deux frères tués par la construction d’un barrage qui se réincarnent l’un en dauphin l’autre en jacinthe d’eau. Au deuxième chapitre, on reconnaît L’Amant de Marguerite Duras en voix off tandis que le fleuve Mékong coule à l’écran dans toute son immensité, avant d’entendre des extraits des Villes invisibles de Calvino sur des images d’amoncellements d’ordures. Le dernier chapitre, enfin, revisite un conte populaire khmer simplement mis en images, sans texte ni écrit ni oral. Thao Nguyen Phan a ici animé ses propres peintures sur des fonds de gravures du XIXe siècle, illustrations de l’explorateur français Louis Delaporte qui a fait partie d’une expédition tentant de remonter aux sources du Mékong.

Avec Becoming Alluvium, on comprend l’importance de l’allégorie pour l’artiste, dans laquelle elle puise des sujets, des atmosphères, et dont elle fait un véritable instrument artistique. Dans son travail visuel, la littérature, en particulier la citation, donne le « la », sert de rideau, sert à ouvrir, mais est bien plus qu’un décor. On remarque dans cette installation vidéo en particulier une recherche de l’hétérogénéité entre sources historiques et folkloriques, entre esthétique documentaire et recherche plastique. C’est aussi l’hétérogénéité qui frappe dans les références littéraires, très nombreuses, qui sont convoquées par l’artiste. Là où l’on s’attendait à voir utilisé un folklore vietnamien sans doute méconnu, on est frappé d’entendre des textes connus, Duras ou Calvino. Cette vision presque antifolklorique de la littérature semble résulter chez Thao Nguyen Phan d’une forme de mondialisation de la culture et donc de la référence littéraire.

Une dernière installation vidéo, Mute grain, combine trois écrans noir et blanc et raconte la famine de 1945 lors de l’occuptaion japonaise de l’Indochine française. Thao Nguyen Phan superpose les strates : images d’archives, textes factuels, dessins fantasques. Le film est accompagné d’aquarelles sur soie, Dream of March and August (2018), autre allégorie à la fois asiatique et occidentale mettant en scène deux protagonistes, « Mars » et « Août », dans un conte qui fait écho au récit filmique en utilisant la technique orientale de la peinture sur soie.

 

Une exposition poétique ?

C’est justement au sujet de ce film Mute grain que l’artiste dit chercher à « poétiser », à « fictionaliser » le monde. Elle insiste à plusieurs reprises sur cette nécessité « de rendre les expressions absurdes » et de passer par la magie et l’irrationnel pour réfléter la réalité.

Pour elle, narration et poésie ne s’excluent pas, tout comme documentaire et poésie. C’est même ce terme qu’elle emploie dans le catalogue pour expliquer sa démarche, essayer d’utiliser la « poésie intrinsèque qu’[elle a] découverte pour dire une histoire complexe : l’histoire de [s]on pays d’origine : le Vietnam » (conversation entre l’artiste et Hilde Teerlinck, catalogue, ma traduction). L’entretien poussé qu’elle donne d’ailleurs dans le catalogue s’intitule « Narrative poetry ».

Thao Nguyen Phan est typiquement ce qu’on peut appeler une artiste contemporaine « littéraire ». Cultivée, nourrie de lectures, amoureuse des livres, elle a elle-même expliqué : « ma première approche de l’art s’est faite à travers la littérature » (catalogue, ma traduction). Lorsqu’elle évoque l’art et la littérature auxquels elle avait accès pendant son enfance – un mélange de productions émanant du bloc soviétique, de classiques chinois et de contes locaux, c’est la même hétérogénéité que dans ses expositions qui préside.

La littérature n’est pas dans Monsoon Melody un ornement culturel, ni un réservoir de citations, ni un instrument de légitimation, mais au sens plein un répertoire d’histoires. Participant au « storytelling qui entremêle différentes formes visuelles classiques comme la peinture et le dessin » (catalogue, ma traduction), la littérature n’est pas uniquement textuelle : elle a migré. Ce n’est pas qu’une question d’ « adaptation » aux circonstances, à la forme multimédia ou à l’institution muséale, mais la démonstration de sa plasticité essentielle.

Monsoon Melody permet donc de réfléchir à la place de la littérature dans les univers des artistes contemporais et dans les lieux d’exposition comme le WIELS, mais aussi de comprendre ce qu’on appelle une « exposition poétique ». Dans ce contexte, « poétique » évoque l’hétérogénéité de ce qui est donné à voir, du propos et des sources, mais aussi la dimension « personnelle » des formes narratives inventées par l’artiste, qui semblent faire l’objet d’une quête.

À la sortie de l’exposition, outre de surprenantes cartes postales reprenant des photogrammes de ses films ou des pages de Voyages de Rhodes, deux publications sont proposées à la vente : le catalogue, bel objet complet à la mise en page soignée, mais aussi une édition, sous forme de livre d’artiste des Voyages de Rhodes. Comme si le livre, désossé pour être exposé, retrouvait par l’exposition mais dans son sillage, sa forme de livre.

Anne Reverseau
FNRS /UCLouvain
Commissariat : Zoé Gray
Catalogue : Thao Nguyen Phan, Monsoon Melody, Milan, Mousse Publishing et Barcelone, Han Nefkens Foundation, 2019.
L’exposition est fermée depuis mars 2020 pour cause de pandémie et les événements liés ont dû être annulés. À distance, on peut consulter l’entretien vidéo de l’artiste dans son exposition ou visionner la bande-annonce de son film le plus récent, Becoming Alluvium :


Pour citer cet article:

Anne Reverseau, « Thao Nguyen Phan: Monsoon Melody (Bruxelles) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Apr 2020.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/thao-nguyen-phan-monsoon-melody-bruxelles/, page consultée le 23/10/2021.