Carnet de visites

24/03/2021

Parc du Petit Prince (Ungersheim, Alsace)

Parc littéraire Commissaire(s): Jérôme Giacomoni, Matthieu Gobbi

Avant toute chose, il nous faut signaler que la visite du parc sur laquelle s’appuie ce compte-rendu a été réalisée en août 2014. Depuis, le parc a évolué et de nouvelles attractions ont vu le jour. Néanmoins, l’état d’esprit général du parc semble être resté identique et les analyses qui suivent sont donc toujours d’actualité. Par ailleurs, certaines vidéos des nouvelles attractions et des descriptifs de ces dernières sont disponibles sur internet, ce qui nous a permis de les intégrer au compte-rendu.

 

Les origines du projet

Le Parc du Petit Prince a ouvert ses portes à Ungersheim en juillet 2014. À l’origine de ce projet, un appel du Symbio, le syndicat mixte chargé de la gestion du Bioscope, un parc à thème situé au même emplacement que le Parc du Petit Prince ayant déposé le bilan en 2012. Le Bioscope était un parc de loisirs à visée pédagogique sur l’environnement. Le parc ouvre ses portes en 2006 mais le public n’est pas au rendez-vous. Le bilan est donc lourd pour les collectivités territoriales qui avaient investi vingt millions d’euros ainsi que pour l’exploitant qui décident de la fermeture du Bioscope en 2012. Le Symbio, propriétaire des infrastructures, lance alors un appel à projets pour réhabiliter le parc et trouver un nouvel exploitant.

Le groupe Aérophile répond à l’appel. Créé en 1993, il se donne pour objectif « […] de permettre à tous de s’élever dans les airs pour un prix raisonnable » (voir site internet). À la tête du groupe, deux ingénieurs polytechniciens : Jérôme Giacomoni et Matthieu Gobbi. Selon l’employé du parc que nous avons rencontré, les deux dirigeants du groupe Aérophile qui se sont intéressés à la reprise du site ont vu dans l’appel à projets l’occasion de proposer leur propre parc pour démocratiser le vol. Ils auraient rencontré Olivier d’Agay, le président de la Succession Antoine de Saint-Exupéry-d’Agay lors de l’inauguration de leur aérobar au Futuroscope de Poitiers. L’entretien que nous a accordé l’employé du parc laisse également supposer que celui-ci a d’abord été conçu comme un parc aérien auquel on aurait ensuite ajouté un thème. Notons également que la période à laquelle est né le projet correspond à celle du renouveau du Petit Prince. Pour ce faire, les ayant-droits ont souhaité utiliser les nouveaux médias et les outils numériques. C’est ainsi que la série animée diffusée sur France 3 a vu le jour. Le projet est retenu par le Symbio, la thématique du Petit Prince étant pertinente pour la reprise d’un parc auparavant consacré à l’environnement, caractéristique que le Symbio souhaitait apparemment conserver. Le Petit Prince est également adapté au projet du groupe Aérophile, il offre à la Succession de nouvelles perspectives pour moderniser l’image du personnage et réunir tous les produits qui le concernent.

 

Les attractions du parc

Le Parc du Petit Prince se présente comme le premier parc aérien du monde. Les attractions étaient à l’origine réparties selon quatre thèmes : « Voler », « Voyager de planète en planète », « Rencontrer les animaux » et « Jardins », comme l’annonçait son communiqué de presse inaugural, en 2014. Aujourd’hui (voir carte en illustration), les attractions sont réparties entre les « attractions sensation », les « attractions famille », les « spécial Petit Prince » et les « animaux et jardins ». Cette évolution des dénominations éloigne un peu plus le parc de son thème littéraire et met plutôt l’accent sur les publics visés.

Lors de notre visite, l’entrée dans le parc se faisait par le biais d’un sas, permettant au visiteur de s’immerger progressivement dans l’univers de ce dernier. En 1492, une météorite s’est écrasée dans la plaine d’Alsace, créant un cratère de deux mètres de profondeur. Cet épisode historique avait déjà été réutilisé par le Bioscope pour ajouter une symbolique à l’emplacement choisi. Le Parc du Petit Prince use également de ce procédé mais en adaptant le propos. Il s’agit désormais de créer un lien entre ce fait historique et l’histoire du Petit Prince. Sur les murs du sas d’entrée, trois panneaux relatent « l’historique » du parc selon trois étapes : « 1492, la météorite atterrit ici », « 1943, le Petit Prince repart vers les étoiles », « 2014, le Petit Prince revient ici sur terre ». La rubrique « Histoire du parc », disponible sur le site internet, propose uniquement cette version et ne fournit aucune véritable information sur l’histoire du parc. L’entrée se poursuit avec des projections des personnages du Petit Prince remasterisés sur des sphères en trois dimensions.

 

 

Les attractions à sensations

Ces attractions au nombre de neuf sont celles qui se sont le plus développées depuis notre visite puisque quatre ont été ajoutées depuis 2014. Le « ballon du roi » est une innovation d’Aérophile : il s’agit d’un ballon captif qui permet de s’élever à 150 mètres de haut et d’admirer la vue sur la Forêt Noire, les Alpes, le Jura et les Vosges. Son nom fait référence à l’une des planètes que visite le Petit Prince. « L’aérobar du buveur » est également l’une des créations du groupe. À l’intérieur d’une tour métallique, une structure circulaire permet à 15 passagers de s’attabler et de monter à 35 mètres de haut pour boire un verre ou manger une collation en admirant le paysage.

Les « Chaises volantes » sont des balançoires géantes : dès que le manège se met à tourner, les balancelles montent progressivement. L’attraction « Vol de nuit », présentée dans le communiqué de presse comme « un parcours simulant les conditions épiques du pilote sans visibilité » (communiqué de presse de 2014), s’apparente à un palais du rire miniature (un Palais du rire  – aussi appelé Fun House – est une attraction qui comporte des tapis roulants, des plateformes tournantes, des escaliers en mouvement que le visiteur expérimente en entrant à l’intérieur du bâtiment). « Planète sous-marine » est un dispositif interactif et ludique. Dans le sas d’entrée, on explique aux visiteurs qu’ils ont pour mission de photographier des poissons pour un magazine. Ils pénètrent ensuite dans la seconde salle qui comporte un grand écran et des scooters sur lesquels ils sont invités à prendre place. Des manettes en forme de pistolet permettent de prendre les photographies.

Les attractions qui ont vu le jour depuis 2014 témoignent d’une envie d’orienter le parc vers plus de spectaculaire et de sensations fortes, en le rapprochant de ce que l’on trouve traditionnellement dans ce genre de structure. Ainsi, des montagnes russes ont été construites (« Le Serpent » et « Pierre de tonnerre », montagnes russes tournoyantes) ainsi qu’un grand splash avec des embarcations faisant écho à l’hydravion avec lequel Mermoz a traversé pour la première fois l’Atlantique sud (« Atlantique sud »). Enfin, le public visé étant familial et enfantin, un « Trampoline park » a été créé.

Attractions famille

Lorsqu’il évoque les parcs d’attractions, Jérôme Giacomoni, l’un des fondateurs d’Aérophile, déclare que le principal objectif est de se rassembler, en famille, pour partager des émotions. Il cite également la phrase de Saint-Exupéry (« Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants, mais peu d’entre elles s’en souviennent ») et ajoute que le parc à thème est un endroit où l’on redécouvre son enfance et où l’on se retrouve, avec les enfants, sur des valeurs communes (émission « Du grain à moudre », France Culture, 11 juillet 2014). Le public familial est la véritable cible du parc et l’on comprend donc que la nomenclature des attractions ait évolué en ce sens. Cette catégorie est celle qui comporte le plus d’attractions puisqu’elles sont au nombre de vingt.

Certaines ont une visée pédagogique, à l’instar des  « Questions astronomiques », où un animateur propose un quizz sur l’astronomie auquel les visiteurs peuvent répondre par équipe, grâce à des pupitres qui enregistrent leurs réponses. « Courrier sud » se présente également comme une activité à visée pédagogique. L’entrée est limitée à six personnes. Au sol, des cases clignotantes comportent des symboles qui correspondent à plusieurs pays du monde. Dans la première salle, les visiteurs sont invités à se placer sur la case du pays de leur choix. Les thématiques évoluent dans les salles suivantes (habitats, modes de transport…) et chacun doit, à chaque fois, se placer sur la case correspondant au pays qu’il a choisi.

Enfin, une place est accordée à Saint-Exupéry avec « L’avion », un biplan, modèle dans lequel l’auteur a effectué son premier vol. Enfin, une exposition est consacrée à l’auteur.  Il s’agit de panneaux qui illustrent la biographie de l’auteur. Le Petit Prince, lu par Gérard Philippe, est diffusé dans la salle.

Les « attractions famille » se composent également de jeux pour les enfants qui peuvent s’amuser dans un volcan gonflable, faire de la tyrolienne, avoir accès à la grande balançoire et à la « Citadelle, un ensemble de jeux en bois. « Dessine-moi un mouton » offre aux visiteurs la possibilité de dessiner ce qu’ils souhaitent sur un immense tableau noir. Un petit train qui peut être utilisé par les visiteurs traverse le parc. « Métamorphose » est un long tunnel recouvert d’un grand écran sur lequel les visiteurs peuvent découvrir la transformation d’une chenille en papillon. On trouve également le « Labyrinthe de la fontaine » qui fait écho au Petit Prince, ainsi que « Apprivoise moi » qui fait référence à la rencontre entre le Petit Prince et le renard. Les visiteurs entrent dans une petite salle qui comporte des gradins et un écran. La vidéo projetée commence avec les dessins de Saint-Exupéry qui laissent rapidement place à la version remasterisée du renard. Il s’adresse aux enfants présents dans la salle. Il ne s’agit pas d’une simple projection mais d’un système interactif. Un animateur non-visible dirige le renard à l’écran et communique avec les participants. Un enfant est invité à venir au centre de la salle. Le renard lui pose des questions et réagit avec lui ainsi qu’avec les autres personnes présentes. Lors de la session à laquelle nous avons assisté, le renard a, par exemple, demandé à la salle de choisir une chanson populaire contemporaine et de chanter avec lui.

Enfin, les « attractions famille » sont également composées de spectacles: dans le « Grand cinéma », trois films étaient projetés en 2014 : Les Ailes du courage, qui raconte la disparition de Henri Guillaumet dans la cordillère des Andes et deux épisodes de la série animée diffusée sur France 3. Au « Petit théâtre », deux pièces sont jouées : Le Petit Prince et la Cigogne et l’Aviateur Raconte. Les mascottes du parc réalisent aussi au show destiné à toute la famille.

 

Spécial Petit Prince

La catégorie « Spécial Petit Prince » réunit les attractions censées être les plus en lien avec l’oeuvre de Saint-Exupéry. On y trouve un carrousel, renommé « Aérousel » où les chevaux sont remplacés par des avions. La « Rosée du désert » est un ensemble de jeux pour enfants avec des brumisateurs d’eau. « Saute-mouton » est un ensemble de jeux sur ressorts qui prennent la forme de moutons et le « Serpent boa » est un jeu qui prend la forme d’un serpent dans lequel les enfants peuvent entrer et faire du toboggan.

 

Animaux et jardins

La catégorie « Animaux et jardins » affirme la volonté du parc de proposer des activités en extérieur. « Apprivoise-nous » est une mini-ferme qui accueille plus de deux cents animaux qui se mettent en scène tous les jours dans des animations ludiques. « Pigeon vole » est un spectacle qui permet de montrer différents types de pigeons en leur faisant effectuer certains numéros. Enfin, la « Roseraie » fait honneur à la fameuse rose du Petit Prince.

 

Entre pérennisation et déperdition du littéraire

Étant donné que les attractions ne permettent pas véritablement de découvrir l’œuvre, on peut interroger la manière dont la thématique du Petit Prince se décline au sein du parc. De nombreuses infrastructures du Bioscope ont été conservées et « thématisées » Petit Prince. C’est en fait « l’habillage » des attractions qui permet de faire le lien avec le thème du parc. Les attractions sont décorées avec des images qui font référence à l’œuvre, comme les « Chaises volantes ». Lorsque les bâtiments ne sont pas à l’effigie du Petit Prince, leur nom est inscrit avec une police qui reprend la typographie bien connue du livre. L’habillage ne se limite pas aux infrastructures matérielles puisqu’il concerne également les indications textuelles. Le lien entre les attractions et Le Petit Prince apparaît bien souvent grâce aux noms donnés aux attractions. Plusieurs ont été baptisées en référence au Petit Prince, à l’instar de « L’aérobar du buveur », du « Ballon du roi », de « Apprivoise-moi » ou de « Dessine-moi un mouton ». D’autres font référence à Saint-Exupéry, telles que « Vol de nuit » ou « Courrier sud ». La thématique du Petit Prince se décline donc entre l’œuvre elle-même et son auteur. Le recours aux citations du Petit Prince est courant dans le descriptif des attractions. Si certaines attractions font écho à l’œuvre, à l’instar de « La roseraie », d’autres en sont très éloignées. « Planète sous-marine » n’a pas évolué depuis le Bioscope et les liens avec Le Petit Prince sont inexistants.

Le parc étant conçu pour s’adresser aux très jeunes visiteurs, l’œuvre est restreinte à son statut de conte pour enfant. Pourtant, l’atmosphère du texte de Saint-Exupéry est loin de susciter la quiétude et la joie qui prévalent dans le parc. L’aviateur est en panne au milieu du désert et craint de ne pas revenir vivant de son expédition. Le Petit Prince a laissé sa rose sur sa planète et nourrit de profondes inquiétudes à son sujet. L’entrée dans le parc s’appuie sur le postulat d’un retour sur Terre du personnage. Il s’agit donc d’un parti pris dans l’interprétation puisque la fin de l’œuvre est ouverte. Le départ du Petit Prince a une dimension surnaturelle. La morsure du serpent peut laisser croire à la mort du personnage mais les derniers mots de l’aviateur qui clôturent le récit contrarient cette interprétation : « […] écrivez-moi vite qu’il est revenu… » (Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, Paris, Gallimard, coll. « Folio Junior », 1997, p. 95). De nombreuses lectures sont possibles mais l’éventualité d’un retour du Petit Prince évacue celle de sa mort. Le parc se voulant ludique, s’adressant aux enfants et visant à leur offrir une agréable journée, les aspects de l’œuvre que nous avons évoqués ici ont été évacués au profit d’une interprétation plus édulcorée.

De nombreux extraits du Petit Prince sont disséminés dans le parc. On peut lire, dans le paysage, en toutes lettres : « Fais de ta vie un rêve et d’un rêve une réalité ». Cette citation populaire de Saint-Exupéry est souvent citée comme un extrait du Petit Prince et le fait qu’elle se trouve dans le parc invite à le croire. Or, cette phrase n’apparaît pas dans le texte du Petit Prince. Nous sommes donc face à une situation où les représentations de l’œuvre semblent avoir pris le pas sur l’œuvre elle-même. Cette phrase, teintée d’optimisme et d’espoir, correspond aux représentations les plus courantes du Petit Prince, qui sont délivrées au sein du parc. Par conséquent, les visiteurs risquent de penser, à tort, qu’il s’agit d’un extrait du livre. Cet exemple montre les limites de l’allusion. Si ce procédé peut provoquer un retour à l’œuvre, il peut également entraîner des représentations erronées. De surcroît, le parc n’offre pas une véritable immersion dans l’univers de l’œuvre. Pourtant, la trame narrative aurait pu servir de fondement à l’élaboration d’un parcours et d’attractions reflétant le voyage du Petit Prince de planète en planète. En outre, les origines littéraires du thème ne sont que rarement mises en avant. Bien que certains extraits de l’œuvre soient présents, aucune attraction n’est tournée vers l’écrit ou la lecture. Aucun manuscrit, aucun livre, aucune édition rare n’est présentée, risquant de faire oublier au visiteur l’origine littéraire du sujet. De ce point de vue, on peut considérer qu’il y a une certaine déperdition de l’œuvre au sein du parc. Néanmoins, ce parc peut aussi apparaître comme une manière de réactualiser l’œuvre pour les nouvelles générations, afin que Le Petit Prince appartienne toujours à la mémoire collective. En invitant les parents, potentiels lecteurs de l’œuvre, à venir visiter le parc avec leurs enfants, le parc permet de passer la journée dans un univers rempli d’allusions au Petit Prince. La visite peut donc donner lieu à une lecture postérieure de l’œuvre.

Justine Delassus


Pour citer cet article:

Justine Delassus, « Parc du Petit Prince (Ungersheim, Alsace) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Mar 2021.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/parc-du-petit-prince-parc-litteraire/, page consultée le 23/10/2021.