Carnet de visites

10/06/2016

Musée du Livre et des Lettres Henri Pollès (Rennes)

Les Champs libres Commissaire(s):

 

Musée du Livre et des Lettres Henri Pollès de Rennes, exposition permanente

 

Henri Pollès (1909-1994)L’addiction aux livres fera-t-elle un jour l’objet d’un avertissement du type « à consommer avec modération » ? Aux côtés des fameux « fous littéraires », il faudrait créer une catégorie de « fous de livres ».

 

Qui est Henri Pollès?

Le Musée du Livre et des Lettres Henri Pollès de Rennes est une reconstitution de la maison-musée d’un incontestable fou de livres. Homme de lettres passé par deux fois à côté du Goncourt, comme il l’a raconté dans son Journal d’un raté en 1956, Henri Pollès (1909-1994) est aussi un collectionneur qui va devenir courtier en bibliophilie, pour Giono et Max Jacob, notamment. Il trouve alors le bonheur dans une quête incessante de livres, qu’il aime plus que tout manipuler et palper. D’origine bretonne, il s’installe en 1942 à Brunoy, près de Paris. C’est là, dans sa maison, que se concrétise son « musée vivant du livre et des lettres », pour lequel il aura longtemps et vainement cherché un lieu : « C’est la bibliothèque jalouse du musée qui fait un sort et donne une importance aux seuls objets ».
À la fin de sa vie, il fait don à la ville de Rennes de son trésor (30 000 documents) contre la promesse, réalisée en 2006, de créer un musée présentant ses collections. Entre temps, dans les années 1980 et 1990, la bibliothèque de Rennes présente, avec son aide, plusieurs expositions sur la reliure ou la femme 1900. En 1994, Henri Pollès meurt dans l’incendie de sa propre maison. Le musée devient mausolée, mais l’essentiel des livres sont sauvés… Ils sont aujourd’hui conservés dans la salle patrimoine, à côté de la maison-musée Henri Pollès au dernier étage de la Bibliothèque de Rennes.
Cette reconstitution, qui n’est qu’un décor, avec beaucoup de couvertures, de doubles de livres et d’emboîtages vides, fascine le visiteur, comme son bric-à-brac envahi de livres pouvait fasciner les visiteurs de son vivant (Léopold Sanchez le raconte en 1982 pour Le Figaro Magazine). Elle rappelle surtout que toute bibliothèque est une vision de la littérature et une façon de la penser.

 

Une bibliothèque vivante et envahissante

Pour Henri Pollès, la compartimentation est géographique : on trouve la bibliothèque russe, faite de rondins de bois, ou l’étagère américaine, surmontée de drapeaux étoilés et d’une conserve de jus de tomate ! L’organisation est aussi historique, avec sa chambre 1900, son bureau romantique à tendance gothique, où trône un surprenant fauteuil cathédrale, et une salle de bains 1920. Côtoient ces deux grands principes d’autres catégories plus fantaisistes comme la « vélothèque », assemblage abritant les livres des fous de vélo (dada, Jarry…), l’étagère consacrée aux morts prématurés (« les jeunes morts haïs des dieux ») ou encore platement monographique, comme la Rilkothèque. Le cas d’Henri Pollès est d’autant plus passionnant qu’il cherche une adéquation entre le contenant et le contenu : sa bibliothèque en forme de robot construite pour abriter la littérature d’anticipation en est un merveilleux exemple. Chez lui, tout est bibliothèque, même la salle de bains : au dessus de la baignoire trônent des éditions originales dans des conditions de température et de pression qu’on imagine non optimales…
Dans ce « musée vivant du livre et des lettres » se donne à voir une histoire littéraire dans ce qu’elle a de plus matériel, à savoir les livres, et notamment les reliures (dont Henri Pollès est un des grands maîtres d’œuvre puisqu’il a travaillé avec Semet, Bardach et l’artiste peintre Mathurin Méheut). Les objets liés à l’écriture et aux écrivains occupent aussi une grande place, comme l’assiette Victor Hugo qui trône dans le bureau romantique. Très nombreux sont les portraits d’écrivains, du portrait posé (celui de Giraudoux, par exemple) et encadré sur les rayonnages de la bibliothèque « chinoise » des petits formats, qui était située au grenier, à la masse d’images d’écrivains découpés dans les journaux et collés sur les tranches des dossiers consacrés à tel ou tel auteur, comme ces deux classeurs consacrés à Colette et à Willy, placés côte à côte. Henri Pollès fabriquait des genres de pêle-mêle composé d’images d’écrivains, par exemple sur Gautier ou sur Stendhal. La chambre 1900 comporte un mur de livre surmonté de l’inscription « Poésie » en style nouille, qui fait face à un monogramme « HP » dans le même style. Là, dans ce qu’il appelait la « pollèsthèque », des chemises-étuis dessinées par lui-même abritent ses manuscrits. C’est assez dire que, comme d’autres écrivains ou artistes, il se sert de sa bibliothèque, perçue comme un « musée vivant », pour se mettre aussi en scène comme écrivain.

 

Le défi de la reconstitution
Ce personnage est évidemment le client idéal pour un tel musée car il s’agit d’un auteur obsédé par le livre qui a pensé son espace privé comme un lieu d’exposition. Exposer cette maison-musée revient alors à exposer le livre au carré. Quels choix ont été faits par la bibliothèque de Rennes pour transformer ce petit espace difficile au dernier étage du beau bâtiment des Champs libres en Musée du Livre et des Lettres Henri Pollès ? C’est la reconstitution qui s’impose, dans des proportions bien entendu réduites : la bibliothèque du grenier n’a qu’un seul mur par manque de place et la chambre est recréée en de petites dimensions, mais dans un dispositif intelligent où le visiteur doit se faire voyeur pour entr’apercevoir l’espace à travers deux panneaux. Certaines pièces ne sont pas reprises, comme la chambre de madame (consacrée à la religion et à l’amour) et la chambre des enfants, dédiée à la littérature enfantine. Si la bibliothèque chinoise qui est particulièrement encombrée sur les photos paraît plus sobre dans l’exposition (seul un mannequin a été placé devant le mur), au contraire, dans d’autres pièces, on a préféré placer par terre brochures, livres, images et de recouvrir chaque centimètre carré de quelque chose à voir. Des objets qui étaient proches dans la maison sont souvent réunis : le portrait dédicacé d’Eluard se trouve sur la vélothèque du musée, rendant l’installation encore plus chargée que l’original qui se situait en haut des escaliers.

Comme dans la reconstitution du bureau d’André Breton au Centre Pompidou à Paris ou dans celles du Librarium de Bruxelles, l’impression d’accumulation et de prolifération est d’autant plus forte que nous sommes dans un espace muséal, fait de panneaux blancs, d’espaces vides, et de grands dégagements aérés. Le contraste frappe le visiteur et lui rappelle que malgré les efforts de la reconstitution, il se trouve dans un espace radicalement opposé à la maison d’écrivain. L’installation, ainsi que les six petits films que l’on peut y visionner, rappelle alors la force du geste de transition entre la maison et le musée, c’est-à-dire la force du geste de l’exposition, de l’intimité à l’espace public. Au passage, le musée du livre et des lettres Henri Pollès lance un sacré pied de nez à l’idée qu’exposer des livres ne peut qu’être monotone.
Il n’existe pas de catalogue de cette installation permanente, mais des catalogues des précédentes expositions basées sur le fonds Pollès ainsi qu’une brochure illustrée sur le personnage: Henri Pollès une vie de curiosité. Le site de la bibliothèque est également très complet.

 

Anne Reverseau (KU Leuven / FWO)
juin 2016

 

Scénographie : Catherine Little Le Baccon (Proscenium)

Voir la visite guidée des intérieurs d’Henri Pollès :


Pour citer cet article:

Anne Reverseau, « Musée du Livre et des Lettres Henri Pollès (Rennes) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Jun 2016.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/musee-du-livre-et-des-lettres-henri-polles-rennes-france-les-champs-libres/, page consultée le 23/10/2021.