Carnet de visites

03/02/2021

Monoculture. Une histoire récente (Anvers)

M HKA (Musée d’art contemporain d’Anvers) Commissaire(s): Nav Haq

 

Monoculture. Une histoire récente, MUKHA (Anvers), du 25 septembre 2020 au 25 avril 2021.

 

Constellations monoculturelles : une exposition ambitieuse

Le titre de l’exposition peut être énigmatique, en tout cas pour un public francophone qui ne le perçoit pas forcément spontanément comme l’antonyme de « multiculturel ». Le sous-titre de l’exposition, « Une histoire récente », attise aussi la curiosité. Il dit d’emblée la grande ambition de l’accrochage. Si l’on s’attend à une exposition centrée sur le métissage et les circulations culturelles dans les deux premières décennies du XXIe siècle, l’« histoire récente » proposée par Monoculture est en réalité beaucoup plus large. Il s’agit en effet d’un XXe siècle élargi, englobant dans un même regard, et à pas de course, ses « idéologies hégémoniques », au centre desquelles le nazisme, les utopies soviétiques, le capitalisme néo libéral, mais aussi les idéologies coloniales et décoloniales (le mouvement des non-alignés, la Négritude), la linguistique, l’universalisme de la photographie (notamment de la fameuse exposition du MOMA The Family of Man) ou encore de l’architecture.

Le commissaire de l’exposition, Nav Haq, explique dans l’entretien qu’il a donné à l’art même le choix de la notion de « monoculture » parce qu’elle permet de parler de plusieurs choses différentes, mais liées de façon profonde (entretien dans n° 83 de l’art même). Le propos est « une analyse comparative de différentes manifestations de monoculture, ainsi que leur reflet sur l’art et la propagande en vue de tirer des conclusions susceptibles d’être pertinentes pour la société et la culture au sens large » (texte de présentation). Pour ce faire, l’accrochage propose ce qu’il appelle des « constellations exploratoires d’arts, d’idées et de propagandes ». L’exposition était initialement pensée en constellations, de façon à ce que le visiteur puisse commencer, à droite, par les faits historiques (colonisation, totalitarisme) ou à gauche, par la question de la monoculture agricole, par exemple, mais la crise sanitaire a imposé un parcours, du sens concret de « monoculture » à ses sens plus métaphoriques. Ce parcours imposé, qui élargit progressivement la notion, est finalement une bonne chose : l’exposition y gagne en cohérence, même si cela oblige parfois, vu l’ampleur, à passer trop vite sur des éléments pourtant clés.

Monoculture s’ouvre donc sur les liens entre agriculture, colonialisme et capitalisme. On y voit notamment la sculpture On Monumental Silences d’Ibrahim Mahama (2018), imitation en caoutchouc noir du monument colonialiste objet de polémique édifié par Jean-Marie Hérain pour Pater De Deken en 1904. Le parcours continue avec la question de l’hégémonie linguistique, et notamment de l’anglais, avec la très efficace bannière de Mladen Stilinovic, An artist who cannot speak English is not an artist (1992) mais aussi le cas de l’espéranto. Sont ensuite abordées la question de l’eugénisme et les idéologies totalitaires qui cherchent à niveler les populations par tous les moyens. Là, on comprend que l’ambition de l’exposition est non seulement panoramique – elle entend faire le tour des tentatives de monocultures, à les « cartographier » comme dit le curateur – mais aussi pharaonique (il s’agit de creuser les liens entre les idéologies, de voir comment l’une mène à l’autre, de faire masse pour mieux penser le phénomène).

Une telle ambition fait craindre une simplification à outrance. Or, il n’en est rien : Monoculture se déploie toute en complexité et en nuance, comme le montrent par exemple les sections sur « l’art dégénéré » (dont le rejet nazi est ambigu) et sur le courant de la « négritude », présenté dans toutes ses contradictions, notamment grâce aux regards d’artistes comme Papa Ibra Tall.

Mais la « monoculture » n’est pas qu’une métaphore : la question agricole est bel et bien traitée (et on apprend beaucoup !). L’exposition fait ainsi la part belle aux tentatives ratées du développement de la culture du maïs en URSS, aux expériences d’Unilever en Afrique et aux différentes tentatives de briser le cercle vicieux des semences industrielles. Est par exemple mis à l’honneur le film White Cube de Renzo Martens et de la ligue d’art CATPC, qui raconte la construction par les habitants d’un musée d’art contemporain au milieu d’une plantation d’huile de palmes Unilever, qui a imposé la monoculture au Congo, les bénéfices de la vente des œuvres d’art (des sculptures en chocolat) servant à racheter des terres agricoles…

C’est à partir de ce sens concret que la notion de « monoculture » est utilisée de manière symbolique pour désigner toutes les tentatives d’uniformiser, de purifier, d’homogénéiser les cultures, cette fois au sens de « Kultur », de batailler contre l’hétérogène, le bâtard, la mixité, la diversité, bref, contre quoi ce qui aujourd’hui constituent nos faits culturels majeurs.

 

Vitrines, niches, boîtes, alcôves : le livre en majesté

L’exposition surprend ensuite par la place qu’y prennent les livres. Des livres installés sur des socles ou dans des niches, derrière du plexiglas, matière triomphante en ces temps de coronavirus, et agrémentés de nombre de distributeurs de gel hydroalcoolique : on se dit que le livre est bien protégé. Et on se demande si ces vitres en plexiglas ont été ajoutées par le musée, qui, comme tant d’autres lieux, a dû s’adapter pour rester ouvert. On se demande si « en temps normal », on aurait eu le droit de feuilleter les livres présentés, de les ouvrir, de toucher la couverture… Puis on voit la chose comme un dispositif scénographique qui présente les livres verticalement, à même les cimaises et à la même hauteur de regard que les œuvres plastiques.

C’est que les livres sont au centre de l’exposition Monoculture. On y découvre, entre autres, un exemplaire défraîchi de la première édition de Gender Trouble de Judith Butler (1990), avec une couverture très pop, ou une édition de poche (plutôt « édition de sac à dos » « Tornister-Ausgabe ») à la couverture rouge, de Mein Kampf, publiée en 1940 à destination des soldats…

Comme tout objet culturel, les livres circulent, et pas seulement sous forme de livres. L’exposition insiste (et c’est à notre sens sa grande réussite) sur la transmédialité des idées, sur la façon dont une idée est écrite, filmée, peinte, réalisée sur le terrain, objet d’une relecture critique, etc. Le célèbre livre de John Berger, Ways of Seeing est ainsi présenté à côté des vidéos des émissions de la BBC de 1972 qui, par leur succès, l’ont incité à publier ce livre. À ses côtés, figurent le livre Orientalism de Edward Saïd, accompagné lui aussi d’une vidéo, ou encore Culture Wars de James Davison Hunter et La condition post-moderne de Lyotard. L’édition allemande du Capital de Marx est présentée, comme sous verre, mais, bizarrement, on ne trouve pas dans ces niches intégrées aux cimaises, dispositif qui tend à sacraliser le livre, de livres qui seraient, justement, sacrés. L’absence quasi totale de la question des religions, pourtant bien actives en matière de force centripète et d’uniformisation, interroge.

Le livre est donc omniprésent dans l’exposition, pas seulement dans ses niches étonnantes, mais aussi dans de plus classiques vitrines où il est présenté avec des magazines et autres éphémères à l’horizontale, parfois de façon imposante. Le dispositif scénographique est recherché même dans le cas des vitrines horizontales qui sont parfois dotées d’un miroir bas montrant les versos des objets de papier (c’est le cas de la vitrine sur l’architecture moderniste et les utopies du Corbusier). Le livre prend aussi une forme monumentale dans la section sur le langage, qui développe un propos passionnant sur « Ido », cette forme d’espéranto moderne défendue et illustrée par Andreas Juste, dont les couvertures de livres sont considérablement agrandies pour atteindre un format d’affiches.

Au-delà du livre, le texte est partout dans Monoculture : on a matière à lire dans les nombreux livres ouverts, mais aussi et surtout dans les cartels explicatifs. Un autre élément étonnant de cette exposition (et ce n’est pas pour nous déplaire tant c’est devenu rare dans les musées) est en effet l’abondance des textes : chaque station, chaque mouvement monoculturel fait l’objet de cartels trilingues développés, écrits de façon didactique et claire, mais qui, déjà, contentent largement celui ou celle qui cherchait quelques idées de lecture… Le dispositif est ici un peu répétitif, mais roboratif.

Dans Monoculture, si les livres sont présentés comme des artefacts, sous plexi et hors de notre portée, on ne regrette pas de ne pas pouvoir les toucher : nous ne sommes pas là pour apprécier leur reliure, la beauté des illustrations, de la mise en page puisque les livres sont placés et utilisés dans le parcours comme des objets culturels.

 

Cultural Studies et art contemporain

Malgré la présence de Warhol (avec une très belle Marilyn noire de la Reversal Series, 1967), de Joseph Beuys ou de Jimmie Durham, deux piliers de la collection du MUKHA, Monoculture ne donne pas l’impression d’une exposition d’art contemporain : nous sommes bien plutôt dans une exposition d’histoire culturelle. Ce glissement est d’ailleurs parfaitement assumé par le commissaire Nav Haq, « Senior Curator » du Mukha, qui explique être en charge d’un musée d’art contemporain, certes, mais aussi d’un « musée de culture visuelle au sens large » (entretien l’art même).

Cet intérêt pour l’histoire culturelle apparaît de plus en plus clairement au fil du parcours, notamment dans la dernière section, sur la colonisation, qui, sous prétexte de science et d’économie, commet l’irréparable – ce qui finalement est le point commun des « monocultures » présentées ici. Cette section fait la part belle au contexte local avec une documentation intéressante sur l’exposition d’Anvers de 1930, avec son « palais colonial », qui est l’occasion de revenir sur la triste histoire des zoos humains en Belgique et ailleurs. Ce volet historique dialogue avec finesse avec la vidéo de Vincent Meessen The Intruder (2005) dans laquelle un homme portant un costume intégral blanc, en fleurs de coton, se promène dans les rues de Ouagadougou, suscitant diverses réactions.

Une autre section est symbolique de la démarche ambitieuse et réflexive de l’exposition. Au cœur du parcours, un visage métissé est isolé sur un grand mur, face à des vitrines très lourdes (à tous les sens du terme) sur l’eugénisme anglais et allemand. Il s’agit d’une des œuvres clés de l’exposition, « Mischling » (1924), qui veut dire « race mixte », d’Hannah Höch, un très simple collage au format carte postale. La modestie de cette œuvre visuelle, petite carte se tenant face aux livres, agit ici comme une métaphore de la fragilité de l’art, mais aussi comme la figuration de sa volonté de littéralement « faire face ».

La démarche privilégiée dans l’exposition, que reflète parfaitement la scénographie maîtrisée ici de A à Z, est celle du dialogue entre art et histoire des idées, et entre, en particulier, œuvres plastiques et livres. On en vient même à croire que certains jeux de reflets ne sont pas fortuits, comme le gigantesque pêle-mêle de photographies de toilettes à travers le monde, rassemblé par Hüseyin Bahri Alptekin (Global Digestion, 1980-2007), qui se reflète dans la vitrine où sont présentés les ouvrages de Beauvoir, Kristeva et Else Frenkel-Brunswik, la base critique 100% féminine qui est mise en scène au centre exact du parcours (qui pouvait aussi être l’une des portes d’entrée, si l’on y avait circulé librement). Pour une morale de l’Ambiguïté, Pouvoirs de l’horreur et Environmental Controls and the Impoverishment of Thought : ces trois femmes ont développé chacune, dans des domaines différents, une pensée de l’hétérogénéité et étudié les ambiguïtés entre tolérance et intolérance qui sont au cœur de l’exposition.

Monoculture. Une histoire récente est l’aboutissement, de toute évidence, d’un gros travail de recherche dont témoignent les deux publications, le catalogue de l’exposition et le recueil d’essais. Cette ambition théorique fait regretter, une fois de plus, les restrictions dues à la crise sanitaire car on imagine bien quelle riche programmation associée le musée aurait pu développer en parallèle d’une telle exposition, et les nombreuses utilisations d’un tel accrochage pour le public scolaire et plus largement pour le débat public à l’heure où le « multiculturel » n’est encore pour beaucoup pas une réalité mais une option politique.

 

Anne Reverseau (FNRS/UCLouvain)

 

Commissariat : Nav Haq
Catalogue : MONOCULTURE – Une histoire récente, catalogue de l’exposition publiée par le M HKA (2020). Le recueil d’essais The Aesthetics of Ambiguity – Understanding and Addressing Monoculture, co-edité par Pascal Gielen et Nav Haq, est publié par Valiz dans la série Antennae – Arts in Society (2020).
Conférence : l’exposition a été précédée de la conférence Considering Monoculture, organisée par deBuren, le M HKA et Van Abbemuseum, à deBuren, Bruxelles, le 27 et 28 février 2020. Les vidéos de la conférence sont visibles en ligne.

Pour citer cet article:

Anne Reverseau, « Monoculture. Une histoire récente (Anvers) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Feb 2021.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/monoculture-une-histoire-recente-anvers/, page consultée le 24/10/2021.