Carnet de visites

08/03/2018

Marcel Lecomte. Les alcôves du surréalisme (Bruxelles)

Musées Royaux des Beaux-Arts Commissaire(s): Philippe Dewolf

 

« Marcel Lecomte. Les alcôves du surréalisme ». Exposition focus, Musées Royaux des Beaux-Arts (Bruxelles), du 13 octobre 2017 au 18 février 2018

 

Personnage relativement méconnu, et pourtant inlassablement présent dans les réseaux d’avant-garde belges, Marcel Lecomte est mis à l’honneur dans cette exposition aux Musées Royaux des Beaux-Arts à Bruxelles. Fils de peintre, sensible au pictural, Lecomte est lui-même écrivain, et son imaginaire évolue au carrefour de plusieurs courants artistiques, sans jamais trop s’immerger dans les mouvements collectifs, préservant un certain individualisme créateur. Le commissaire de l’exposition, Philippe Dewolf, est un spécialiste de longue date de Lecomte ; on lui doit notamment une édition des Poésies complètes de l’écrivain. Signataire de quelques tracts surréalistes, Lecomte participe également à la rédaction de plusieurs revues belges, telles que Documents 34, L’Invention collective ou Distances. S’il contribue à la production littéraire d’avant-garde, Lecomte a surtout laissé une empreinte silencieuse sur les relations qui ont régi ces mouvements en faisant se rencontrer leurs acteurs proéminents.

 

« Le Passeur de l’ombre »

Les « alcôves » qu’annonce le titre de l’exposition constituent la scénographie même de ce parcours, divisé en six loges, chacune dédiée à un aspect de la vie et de la création de Lecomte. La première de ces pièces familiarise le visiteur avec l’aura discrète de l’écrivain qui se manifeste continuellement à travers les activités surréalistes en Belgique. Avant d’en venir au personnage central de l’exposition, le texte introducteur s’ouvre sur une évocation du peintre Émile Lecomte, père de Marcel, montrant d’emblée l’ambiance artistique dans laquelle a baigné Lecomte dès sa jeune enfance : le mur du fond de la pièce contient une série de paysages peints par ce père qui a été une figure essentielle et une source d’inspiration pour son fils, qui en a plus tard fait le personnage de nombreux textes ; l’extrait d’un d’entre eux figure d’ailleurs le long des toiles : « Nous accomplîmes ainsi, mon père et moi, pendant toute une période, de ces promenades si riches de soleil et d’ombre… ». Une entrée en matière biographique, donc, nous introduit dans l’univers de Marcel Lecomte, à défaut de voir figurer dans l’exposition une ligne du temps de sa vie à proprement parler.

C’est pourtant la série de tracts colorés, sur le mur de droite, qui attire rapidement l’œil d’un visiteur un tant soit peu familiarisé avec le surréalisme. Précédés de l’affiche du colloque « Situation de l’écriture » de 1966 qui compte des noms tels que Roland Barthes, Michel Deguy, Pierre Klossowski et Georges Lambrichs, ces tracts sont issus de la série Correspondance et portent systématiquement un titre en concordance avec leur couleur. Ici sont exposés tous les tracts qu’a signés Marcel Lecomte ; ils comprennent des analyses littéraires, des commentaires sur les activités surréalistes, ou encore des critiques de conférences.

En déambulant dans cette première loge, le visiteur observe par ailleurs une documentation photographique de Marcel enfant, mais aussi, en annonce de l’homme-réseau que l’exposition s’efforce de mettre en lumière, deux photographies de la fameuse série La Subversion des images de Paul Nougé, dans lesquelles figure Marcel Lecomte : dans le premier, « La Naissance de l’objet », en compagnie de Georgette et René Magritte, Marc Eemans et Marthe Beauvoisin, et dans le second, « Les vendanges du sommeil », en train d’écrire avec un stylo invisible les mots « Yeux clos, bouche scellée, ma main libre trace les signes de l’a- ». Alors que l’on a droit ici au portrait littéral d’un Lecomte-écrivain, c’est pourtant davantage un Lecomte-ami des surréalistes qui ressortira de ce parcours : la peinture de Jane Graverol qui suit souligne cette impression en intégrant l’écrivain dans une composition où il figure en compagnie, notamment, d’E.L.T. Mesens, René Magritte, Paul Nougé, Camille Goemans, Marcel Mariën, ou encore Paul Colinet.

 

« L’Alphabet des révélations »

Rien ne laisse deviner, dans la seconde alcôve, la relation parfois difficile que Marcel Lecomte, moins porté sur les activités de groupe, a entretenue avec le surréalisme. Au contraire, cette deuxième loge continue de montrer l’envergure du réseau surréaliste au sein duquel se meut Lecomte en affichant les influences et inspirations mutuelles entre l’écrivain et divers acteurs du mouvement, cette fois-ci à l’échelle internationale. La citation d’André Breton que l’introduction met en exergue a quelque chose d’une bande-annonce pleine d’engouement : « Le nouveau frisson est là ». À cette époque, Lecomte s’intéressait aux peintures de Chirico, qu’il a plus tard fait découvrir à Magritte, sur lequel le peintre laissera un impact « décisif ». À défaut de montrer une des peintures originales de Chirico, l’exposition la contextualise sur les pages d’un périodique : Le chant d’amour est affiché en reproduction sur une page des Feuilles libres de 1923. L’admiration de Lecomte pour Paul Delvaux est également mise en avant, et c’est sur la célèbre peinture de ce dernier, « Pygmalion », figurant sur le mur opposé à l’entrée, que s’attarde surtout le regard du visiteur. Sur le mur de droite, « L’homme du large », grande toile de Magritte dont le titre est dû à Lecomte, impressionne tout autant.

 

« Le Spectre du surréalisme »

La pièce suivante se concentre enfin sur le personnage de Lecomte lui-même en cherchant à dresser un portrait de l’homme discret mais omniprésent qu’était l’écrivain. La solarisation de Raoul Ubac, qui montre le profil si distinct de Lecomte, annonce d’emblée la tonalité « fantomatique » de cette alcôve. De nombreux portraits de l’écrivain, capturés notamment par Georges Thiry, qui, fasciné par Lecomte, l’a suivi tout au long de sa vie, défilent ici, dévoilant une constance du personnage à travers son éternelle et reconnaissable silhouette. On l’aperçoit ainsi aux côtés de figures proéminentes du surréalisme belge tels que Paul Colinet, dont un collage combine plus loin le portrait de Lecomte, « l’homme penché », aux côtés d’une amie, et un pont à l’esthétique très chiriquienne, ou encore E.L.T. Mesens, dont on peut voir également le frontispice pour l’« Alphabet sourd aveugle », ainsi que quelques collages.

 

« Les formes de CoBrA et au-delà »

Après avoir montré un échantillon de l’activité surréaliste qui évolue autour de Lecomte, le parcours mène le visiteur vers l’alcôve orientée sur le mouvement CoBrA. Lecomte a en effet été proche du groupe, duquel il ne fit cependant pas officiellement partie « en raison de ses dissensions avec Christian Dotremont ». Il se lia toutefois d’amitié avec plusieurs membres, et de ces liens ont résulté des collaborations telles que le dessin d’un torse d’homme par René Guiette, « Buste lucide », sur lequel l’artiste a superposé un poème de Lecomte et qui figure ici sous la forme de croquis. Des photos de Lecomte, prises par Guiette, témoignent encore de cette relation ; deux autres peintures de Guiette, « Papillon mauve » et « Figure », offrent aux visiteurs un plus ample regard sur l’œuvre de l’artiste.

Une fois passées les photographies de Marcel Lecomte prises par d’autres figures proéminentes, place, dans cette alcôve, aux hommages à l’écrivain par le biais des arts plastiques. Un « Portrait de Marcel Lecomte » par Serge Vandercam est ainsi suivi d’une peinture de Pierre Alechinsky, « À Marcel Lecomte ». Plus loin figure une « Composition » de Jean Raine, dont Lecomte disait que les dessins « semblent bien ne pas reproduire les visions, les hallucinations mais PASSER par elles pour se parfaire ». L’appréciation mutuelle entre Lecomte et les membres de CoBrA, ainsi que sa collaboration avec des noms centraux au surréalisme, est finalement condensée dans la vitrine du centre, dans laquelle sont exposés des livres de l’écrivain illustrés par des artistes tels qu’Elisabeth Ivanovsky, Yves Tanguy, ou encore René Magritte.

 

« Visage et visage »

L’avant-dernière pièce de l’exposition est une révérence à la poésie de Marcel Lecomte, et met en scène les créations d’une série d’artistes qui ont été inspirés par l’œuvre de l’écrivain et lui ont rendu hommage. Parmi tant de portraits de Lecomte par Lou Gérardy, Gabrielle Haardt, Marcel Broodthaers, Remo Martini, ou encore Rachel Baes, on retient particulièrement les moqueries de Jacques Lennep, qui dans son « Devoir quotidien » exacerbe la panse de l’écrivain, ou encore le dépeint à son bureau, fesses nues, assis sur des punaises. Un portrait attire particulièrement le regard, montrant Marcel Broodthaers dans le Salon Noir, installation qu’il a imaginée en 1966 et qui met en scène la « chambre mortuaire » de Lecomte. Y trône un cercueil, transformé en étagère où sont exposés trente-cinq bocaux à confiture, chacun contenant un tirage photographique du profil de Marcel Lecomte « détouré comme une ombre chinoise » ; il s’agit d’une mise en scène, approuvée par Lecomte, de ses propres obsèques, qui s’est tenue à la Galerie Saint-Laurent à Bruxelles. En ligne avec la thématique des alcôves, l’exposition aux Beaux-Arts aurait certainement bénéficié d’une reproduction de l’installation, qui s’y prêtait merveilleusement bien de par son investissement de l’espace. Malheureusement, les moyens limités dont disposait le musée n’ont pas permis le déplacement des objets et contraignent dès lors les visiteurs à imaginer la mise en scène originale à partir de ce portrait in situ de son concepteur.

 

« Marcel Lecomte à l’écran »

L’ultime alcôve, enfin, élargit les horizons médiatiques autour de Lecomte et offre aux visiteurs une projection de trois films dans lesquels il a figuré : deux réalisations de Luc de Heusch, Les Gestes du repas, où Lecomte apparaît aux côtés de Christian Dotremont, et Magritte ou la leçon des choses, où il donne réplique au peintre, ainsi qu’un court-métrage de Magritte, Roseau, que le texte de présentation introduit comme « un petit chef d’œuvre de cocasserie et de trouvailles » où Marcel Lecomte figure aux côtés de Georgette Magritte. Dans un même temps, cette dernière pièce constitue une sorte de retour aux sources, puisqu’y est exposé le bureau de Marcel Lecomte datant de l’époque où il était employé par le Musée des Beaux-Arts de Bruxelles, de 1960 à 1966. Son emploi du temps, autographié, est étalé sur le meuble, et au-dessus est suspendu un portrait de l’écrivain pris par l’infatigable Georges Thiry. Cette mise en scène finale rappelle qu’outre le spectre de son écriture, continuellement présent dans l’art de ceux qu’il a influencés, Lecomte a existé en tant qu’homme réel, déterminé à mettre son activité quotidienne au service de la création en faisant se rencontrer sans cesse plusieurs mondes.

Voilà donc une exposition dédiée à un personnage singulier et peu connu au sein du paysage littéraire belge. « Personnage » plutôt qu’écrivain, car on regrette un peu la quasi-absence de l’élément littéraire : si de courts extraits de ses textes sont généralement donnés à lire à côté des plaques informatives, on en apprend en effet relativement peu sur le style de Lecomte, les genres littéraires qu’il a investis, les thèmes qui l’ont ému. Le visiteur pourra toutefois assouvir cette soif de littérature en se plongeant dans le riche numéro des Cahiers des Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, dédié à l’exposition et préfacé par Michel Draguet, qui comprend un examen par Paul Aron de la relation complexe qu’entretenait Lecomte avec le surréalisme, ainsi qu’un essai sur le temps qu’a passé Lecomte aux Beaux-Arts par Philippe Dewolf, dont l’érudition et la passion livrent une exploration détaillée de la vie, l’œuvre et l’héritage de ce « Passeur de l’ombre ». Les motifs présents dans son écriture, comme celui du regard ou du point blanc, y sont illustrés et expliqués avec clarté. Ce livre complète l’exposition de façon captivante par des reproductions d’œuvres qui n’ont pu être montrées au musée, des analyses minutieuses, ainsi qu’un recueil de textes que Lecomte a consacrés à Magritte, suivis d’une édition de correspondances entre l’écrivain et le peintre. En fin de compte, si le budget limité n’a pas permis à cette exposition d’immerger ses visiteurs dans la création de Marcel Lecomte de manière exhaustive, elle n’en demeure pas moins une porte d’entrée dans un monde peu exploré, qui est pourtant bien loin d’être dénué d’intérêt.

Marcela Scibiorska
(KU Leuven – MDRN & Université Paris-Sorbonne)
mars 2018

 

Commissaire : Philippe Dewolf

Scénographie : Thu-Maï Dang

Catalogue : Marcel Lecomte. Les alcôves du surréalisme, Textes de Paul Aron et Philippe Dewolf, préface de Michel Draguet, Cahiers des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, n°22, Bruxelles, 2017, 144 p., 20 €.

Lire un autre compte rendu dans Le Carnet et les instants.

Voir interview avec le commissaire sur la RTBF.


Pour citer cet article:

Marcela Scibiorska, « Marcel Lecomte. Les alcôves du surréalisme (Bruxelles) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Mar 2018.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/marcel-lecomte-les-alcoves-du-surrealisme-bruxelles/, page consultée le 23/10/2021.