Carnet de visites

28/05/2019

Le marché du livre franco-canadien : une mosaïque littéraire

Centre de recherche en civilisation canadienne-françaises (CRCCF) de l’Université d’Ottawa Commissaire(s): Anthony Glinoer, Lucie Hotte, Marie-Pier Luneau, Josée Vincent

Le Centre de recherche en civilisation canadienne-française (CRCCF) de l’Université d’Ottawa mène des recherches, organise différentes expositions et publie chaque année des ouvrages en plus de maintenir une vaste collection de ressources documentaires sur la culture et la société des communautés francophones de l’Amérique du Nord. Fondé en 1958, il s’est rapidement inscrit comme promoteur de la littérature franco-canadienne alors que l’univers livresque s’était vu jusqu’alors dominé par sa concurrente française. C’est dans cette visée d’émancipation et d’affirmation qu’Au cœur du marché du livre : les archives d’éditeurs au Canada, une exposition mise en place par Anthony Glinoer et Lucie Hotte, en collaboration avec Marie-Pier Luneau et Josée Vincent, nous invite dans l’intimité d’une littérature qui s’est affirmée tout au long du XXe siècle et continue de le faire. Au CRCCF, nous sommes dans un temple, l’espace d’un instant, celui des livres dont la production a marqué l’identité canadienne.

 

Le marché du livre canadien-français et ses publics

Dès le début de ma visite, une thématique – quelques mots – attire mon attention, soit celle de la relation entre le producteur et le consommateur. Peut-être qu’à m’être cloisonnée dans mon bureau j’avais oublié tout l’attrait que présentait l’objet livresque et à quel point un fort lien m’avait autrefois liée aux maisons d’édition. Cette réalisation fut fort rafraîchissante. En effet, comme nous le rappelle l’exposition, les maisons d’édition et les éditeurs ne vendent pas que des livres, ils vendent le prestige qui se rapporte à leur nom et ceux des auteurs. L’exposition présente ainsi cette importante relation entre l’image de la maison ou celles des auteurs et le public qui recherche un lien émotionnel avec le produit. Le livre est cette porte donnant accès à cet auteur qui raconte une expérience ou une aventure qu’il a vécue et à laquelle le lectorat peut s’identifier. La littérature franco-canadienne s’est ainsi adressée à divers publics dès le début, comme en témoignent les divers catalogues que l’on peut retrouver exposés dans les vitrines, dont celui de L’Oratoire de décembre 1945. Il y en a pour tous les goûts, les pères et mères de familles, les demoiselles, les messieurs et les enfants. De la même manière, les événements littéraires sont fort importants, sinon nécessaires à la promotion des nouveautés et à la croissance du prestige de l’éditeur : des lectures et séances de dédicaces sont organisées pour y contribuer.

 

Le livre, un outil politique

Cependant, le livre franco-canadien est également un objet politique qui « s’écrie » et « s’écrit » avec cette littérature qui s’étend tant sur le marché institutionnel que québécois, français ou anglophone. C’est en 1996 que la campagne « Un pays s’écrie / Un pays s’écrit » est lancée. Elle a pour objectif de sensibiliser la littérature québécoise à celle qui évolue à l’extérieur de la province. La raison en est que, s’il est vrai que la population du Québec est le meilleur acheteur en Amérique du Nord, d’excellents livres sont produits dans d’autres provinces canadiennes ! Des maisons d’édition comme Fides cherchent d’ailleurs à toucher une grande variété de publics et étendent leurs réseaux de librairies en Alberta, au Manitoba, au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Angleterre. On s’intéresse à tous les membres de la société, même aux soldats à qui l’ont fait parvenir des missels. À cela s’ajoute une variété non simplement de publics, mais également d’auteurs, qui ne se définissent pas uniquement par leur situation géographique : si une vitrine se consacre à Maria Chapdelaine de Louis Hémon, une autre accueille et met en valeur les écrits de Germaine Guèvremont. Les auteurs et les autrices sont les bienvenus. Ajoutons à cela la diversité des publics et les efforts combinés pour que les maisons s’étendent à d’autres provinces et nous obtenons une magnifique mosaïque.

Il est ainsi peu surprenant que des ouvrages commémoratifs voient le jour, puisqu’ils célèbrent la participation des maisons d’édition à la production de la littérature québécoise, mais aussi franco-canadienne dont les œuvres traduisent forcément les angoisses et espérances de leurs publics contemporains. Ces objets commémoratifs témoignent également de leur prestige comme les fleurons des catalogues. Les festivités qui ont pour mission de cristalliser les bons moments du marché du livre servent également à attirer de nouveaux auteurs qui s’identifient à la vision ou aux efforts d’un éditeur ou d’une éditrice. Les mécanismes et les rouages s’engrenant derrière les livres disposés sur les étalages des librairies sont, nous pouvons le constater, fort complexes et imbriqués les uns les autres étroitement. Ces rouages sont également en place depuis plusieurs années. Certains pourraient s’y méprendre, mais les littératures québécoises et franco-canadiennes n’ont pas vu le jour lors de la dernière décennie. C’est cette complexité que fait ressortir l’exposition qui nous amène au cœur des marchés livresques franco-canadiens.

Les visiteurs qui s’y aventureront seront bien surpris d’y découvrir tant d’étalages cachés, de tiroirs à tirer qui reflètent finalement tout ce qu’ils peuvent ignorer de la littérature franco-canadienne. Les magnifiques pièces d’archives, dont certaines sont fort colorées et très bien conservées, attireront également les regards de ces explorateurs littéraires qui voudront découvrir et s’immerger dans cette magnifique collection.  Mais ce que l’on retiendra peut-être davantage encore est ce croissant fertile qu’a été et continue d’être la littérature franco-canadienne que certains tendent trop souvent à éclipser par la littérature française. La littérature franco-canadienne s’est bel et bien taillé une place sur mesure dans l’univers du livre canadien et rayonne même à l’international.

 

Beverly Marchand (Université d’Ottawa)


Pour citer cet article:

, « Le marché du livre franco-canadien : une mosaïque littéraire », dans L'Exporateur. Carnet de visites, May 2019.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/le-marche-du-livre-franco-canadien-une-mosaique-litteraire/, page consultée le 23/10/2021.