Carnet de visites

01/07/2017

La pente de la rêverie (Paris)

Maison de Victor Hugo Commissaire(s): Vincent Gille

 

La pente de la rêverie, un poème, une exposition, Maison de Victor Hugo (Paris), du 17 novembre 2016 au 30 avril 2017

 

Question de format

Il suffit de comparer l’exposition Victor Hugo l’homme océan montrée en 2002 à la Bibliothèque nationale de France (BnF) à l’occasion du bicentenaire de la naissance du poète à La pente de la rêverie, un poème, une exposition présentée à la Maison de Victor Hugo du 17 novembre 2016 au 30 avril 2017, pour appréhender par l’exemple la diversité des réponses institutionnelles concernant le format de l’exposition littéraire.

Comme l’illustre la métaphore de son titre, issue de l’ouvrage qu’Hugo consacra à Shakespeare en 1864, la première a une vocation encyclopédique et hagiographique, se situant par là même dans la grande tradition des expositions-dossiers de la BnF. Elle présente en effet les multiples facettes du génie hugolien dans un parcours chronologique faisant de l’exil son pivot, exposant manuscrits d’œuvres, lettres, dessins, caricatures, pages de carnets, d’albums provenant principalement des collections de la BnF. En pénétrant dans les coulisses de la création hugolienne, Marie-Laure Prévost, commissaire de l’exposition, choisit de déployer l’aventure génétique de l’œuvre, qu’il s’agisse de la confection littéraire et plastique du manuscrit des Travailleurs de la mer ou encore du processus d’écriture du poème Dolor (Les Contemplations, 1856) exploré au travers de ses manuscrits. Tout autre est la perspective de Vincent Gille, commissaire de La pente de la rêverie, un poème, une exposition.

 

Le parti pris de la réception

Délaissant le parcours biographique comme la perspective génétique, souvent considérés comme des voies privilégiées de l’exposition littéraire, il opte pour une perspective inverse : celle de la réception de « La pente de la rêverie » (Les Feuilles d’automne, 1831), que d’aucuns considèrent, à la suite de Baudelaire, comme le premier poème visionnaire du poète. Or mettre en scène le poème et sa réception, c’est se poser une double question : comment exposer un poème dont le medium naturel est le livre ? quelles lectures peut-on faire aujourd’hui d’un poème du XIXe siècle, dont l’auteur est depuis longtemps panthéonisé ? Y répondent ici des lecteurs savants (peintre, photographe et poètes) et des lecteurs scolaires, issus de dix classes de lycées généraux et professionnels de l’Académie de Créteil.

La scénographie découle de ce parti pris de la réception et opte pour la juxtaposition alternée des salles consacrées au poème (salles 1 et 3) à celles réservées à sa réception (salles 2 et 4). Ainsi souligné, le contraste temporel crée un sentiment de distanciation propre à susciter les mises en perspective de la part du visiteur. Le fil conducteur du poème est néanmoins maintenu tout au long du parcours, tel un continuo, grâce aux plinthes lumineuses qui, dans chaque salle, déploient quelques vers du poème.

 

L’immersion sensible : quand la scénographie rencontre l’esthétique de l’œuvre

Exposer un seul poème est une gageure, un « tour de force curatorial », selon David Christoffel (« Comment actualiser Victor Hugo ? », Nectar, 21/02/2017, 12h06). Dans la première salle, le poème s’impose à la vue, ses éléments de contextualisation étant relégués sur cinq cubes rétro-éclairés et une table de consultation présentant l’édition numérique de l’exposition qui ajoute aux œuvres présentées « une importante partie didactique sur le poème ». L’enjeu scénographique, en effet, n’est ni instructif ni documentaire. Il s’agit bien plutôt de rendre compte des « pouvoirs » du poème en privilégiant une approche immersive propre à susciter l’émotion esthétique. Dans cette salle plongée dans la pénombre, le poème est mis en scène sur trois volets monumentaux évoquant tout à la fois le dépliant imprimé, le retable et les stèles. Le texte, inscrit en blanc, se déploie sur un fond rouge aux contours flous qui semble émaner du rétro-éclairage pour irradier la salle. La scénographie rencontre ici l’esthétique visionnaire du poème, en constitue le prolongement, en donne une clé d’interprétation visuelle.

Le même principe prévaut dans la salle 3, dévolue aux « Architectures visionnaires ». En exposant des encres de Victor Hugo, des eaux-fortes de Piranèse, des illustrations du Paradis perdu de Milton par John Martin et des huiles de François de Nomé dans une salle aux murs violets faiblement éclairés, conservation oblige, il s’agit aussi de faire écho à la scénographie de première salle et de suggérer la dimension fantastique du poème dont certains vers évoquent des « villes aux fronts étranges, inouïs, / Sépulcres ruinés des temps évanouis, / Pleines d’entassements, de tours, de pyramides, /Baignant leurs pieds aux mers, leur tête aux cieux humides ».

 

Réappropriations contemporaines : quand la réception fait œuvre

Par contraste, les salles 2 (« Regards d’élèves ») et 4 (« Regards contemporains ») baignent dans la lumière et les couleurs claires. À l’invitation de Vincent Gille, les classes ont donné à voir leur lecture du poème, selon les domaines de spécialité de leur formation : poursuites ou traduction du texte, illustrations de certains de ses vers ou de ses thèmes par des court-métrage, diaporama, photographies, arts du textile et de l’ameublement, expérimentations plastiques sur papier japonais et enfin transposition sous la forme d’une imposante installation appréhendant physiquement « la pente de la rêverie » en mettant en valeur les idées de transition (fenêtre ouverte sur la pente) et de passage (cinq portes en regard).

Dans la salle 4, le photographe Jean-Christophe Ballot a opté pour une « méthode de cinéma » : en puisant dans ses archives, il a réalisé un story-board du poème puis, réfléchissant à son « rapport au mur » (comme il s’en explique dans l’édition numérique de l’exposition), c’est-à-dire à l’exposition même, il a proposé une installation de photographies légendées par les vers du poème, rythmées selon l’enchaînement des séquences/strophes, jouant ainsi des rapports entre film et installation. C’est moins le rapport illustratif que les variations sur l’espace abstrait de méditation du poème que mettent en avant les six toiles d’Anne Slacik. Elle adjoint à cet ensemble un livre peint dans lequel elle a calligraphié le poème, dont le texte est en partie aveuglé sous les glacis colorés évoquant la pente.

Enfin, au centre de la salle un espace vidéo dédié aux lectures filmées des poètes évoque une sociabilité de salon, non seulement car il permet le face-à-face rapproché avec les écrans, mais surtout parce qu’il privilégie le vis-à-vis entre visiteurs, en réinterprétant le design du fauteuil confident.

Certains poètes (Bernard Chambaz, Isabelle Garron, Virginie Lalucq), dans le registre du commentaire, interrogent l’actualité d’un souffle épique se confiant « au rêve comme [à] un mode de connaissance vraie », lui préférant les vers banals, « la vue à la vision et le réel au rêve » (Antoine Emaz). D’autres, inversant la proposition hugolienne « rêvent sur la pente » (Franck Laurent, Vincent Broqua), les foules (Marie Etienne) ou la « caméra obscure » (Suzanne Doppelt). Seul Vincent Broqua, refusant la lecture filmée, explore l’exposition du texte, qui défile en noir sur fond blanc et vice versa, recourant aux couleurs pour « montrer les éléments pauvres du texte », comme il s’en est expliqué au cours d’une des trois soirées organisées à la Maison de Victor Hugo en partenariat avec la Maison des écrivains et de la littérature. On peut d’ailleurs regretter que l’édition numérique de l’exposition se contente d’un format audio pour les créations poétiques alors même que les lectures filmées (ou non) montrent clairement, dans l’exposition, les différentes manières qu’ont les poètes d’incarner leur texte, répondant ainsi à la question phare de La pente de la rêverie, un poème, une exposition, à savoir : « Comment exposer la poésie ? »

Anne-Christine Royère
(Université de Reims Champagne-Ardenne
CRIMEL – Centre de Recherche Interdisciplinaire sur les Modèles Esthétiques et Littéraires)
juillet 2017

 

Commissariat : Vincent Gille

Édition numérique de l’exposition

Autour de l’exposition : trois soirées consacrées à la question « Comment exposer la poésie ? » organisées par la MEL : avec Marie Etienne et Bernard Chambaz (12 janvier 2017), avec Virginie Lalucq et Franck Laurent (23 février 2017) et avec Suzanne Doppelt et Vincent Broqua (16 mars 2017).

Voir aussi les comptes rendus suivants : Élodie Pinguet, « Exposition La Pente de la rêverie : Victor Hugo dans l’infini », 18/11/2016, ActuaLitté, « Expo : La Pente de la rêverie, un poème, une exposition – Maison de Victor Hugo – Paris 4 », vendredi 13 janvier 2017, Paris la douce et « Comment actualiser Victor Hugo ? », entretien de David Christoffel avec Inga Walc-Bezombes, radio Nectar, 21/02/2017, 12h06.

Présentation vidéo de l’exposition :

 


Pour citer cet article:

Anne-Christine Royère, « La pente de la rêverie (Paris) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Jul 2017.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/la-pente-de-la-reverie-paris/, page consultée le 23/10/2021.