Carnet de visites

05/12/2018

La bibliothèque, la nuit (Montréal)

Grande Bibliothèque de Montréal Commissaire(s): Robert Lepage, Alberto Manguel

 

Grande Bibliothèque de Montréal, du 27 octobre 2015 au 28 août 2016, Musée de la civilisation de Québec, du 13 octobre 2016 au 2 avril 2017, et Bibliothèque nationale de France, site Tolbiac, du 16 mai 2017 au 13 août 2017

 

Affiche exposition La Bibliothèque la nuitÀ l’occasion des 10 ans de la Grande Bibliothèque de Montréal, le metteur en scène et artiste québécois Robert Lepage propose une adaptation du récit La Bibliothèque, la nuit d’Alberto Manguel. Écrivain canadien d’origine argentine, Manguel est l’auteur d’une riche réflexion sur le livre, les bibliothèques et leurs lecteurs – outre La Bibliothèque, la nuit (Actes sud, 2006 pour la traduction française), on citera Une histoire de la lecture (Actes sud, 1999), Pinocchio et Robinson : pour une éthique de la lecture (Actes sud, 2005) ou encore Journal d’un lecteur (Actes sud, 2006). L’originalité de cette adaptation réside dans son dispositif muséal en réalité virtuelle : muni d’un casque exploitant une technologie d’immersion vidéo 360°, le visiteur est invité à explorer une dizaine de bibliothèques parmi les plus remarquables au monde. Depuis la mythique Bibliothèque d’Alexandrie, exhumée de ses cendres pour l’occasion, jusqu’à la Megabiblioteca José Vasconcelos de Mexico, en passant par celle, imaginaire, du Capitaine Nemo au cœur du Nautilus, le visiteur est transporté à travers le monde, le temps, mais aussi la fiction.

 

Un espace intime

Vue de l'exposition. Crédit photo : Stéphane Audet, IcôneSi l’accent est mis sur la dimension virtuelle de l’exposition, c’est pourtant dans une reconstitution de la bibliothèque d’Alberto Manguel que débute la visite (l’original de cette bibliothèque se trouve dans une grange, quelque part au sud de la Loire). Une façon de nous rappeler qu’avant d’être un lieu public, à vocation institutionnalisante, une bibliothèque est d’abord une construction de l’esprit, incarnant une certaine idée de la littérature. Cette première salle plonge le visiteur dans l’intimité de la bibliothèque de l’écrivain – devenue le lieu autant que l’objet d’exposition – à travers un dispositif soigné, bien qu’il ne permette pas véritablement l’exploration ou le feuilletage. La scénographie, en effet, se veut davantage esthétique qu’interactive, sans doute pour souligner le projet littéraire de Manguel. Car « si, le matin, la bibliothèque suggère un reflet de l’ordre sévère et raisonnable délibéré du monde, la bibliothèque, la nuit, semble se réjouir de son désordre fondamental et joyeux. » Le visiteur est donc immédiatement plongé dans cette atmosphère nocturne qui rend la bibliothèque si mystérieuse et propice à la rêverie : au-dehors, la pluie tombe, dans la salle, les lumières sont tamisées puis s’éteignent dès que le petit groupe de visiteurs s’est confortablement installé dans les fauteuils ou sur les bancs répartis dans la pièce.

La voix de Manguel, qui sera notre guide tout au long du parcours, envahit alors la pièce pour nous proposer une définition intime de la bibliothèque, comme un projet intellectuel, le reflet d’un ou de plusieurs lecteurs : « Toute bibliothèque est une autobiographie ». Pendant la présentation de Manguel, la bibliothèque s’anime grâce à des jeux de lumière qui illustrent le propos de l’écrivain : ainsi, un mur de livres en partie calcinés, lorsqu’il est question des nombreuses bibliothèques détruites au cours de l’histoire. La suite de la visite le confirmera : chaque bibliothèque dispose d’une identité propre, marquée tantôt par une histoire particulière, tantôt par un projet architectural, à chaque fois par une certaine conception du savoir et de la littérature. En ce sens, même la collection minimale de livres – une dizaine tout au plus – assemblée peu à peu pour les enfants du bloc 31 du camp de Birkenau (dont la photographie sera à son tour illuminée pendant la présentation) mérite le titre de bibliothèque – une bibliothèque clandestine qui aura fait œuvre de résistance contre le système concentrationnaire.

Par un passage dissimulé dans un mur de la bibliothèque, le visiteur pénètre ensuite dans la seconde salle de l’exposition, baptisée « la forêt » (métaphore de la bibliothèque selon Manguel) : un décor onirique, fantasmagorique même, où l’on a transporté les tables de lectures caractéristiques de nos bibliothèques traditionnelles au beau milieu d’une forêt de boulots argentés. C’est ici que le visiteur, installé dans un fauteuil, commence l’expérience d’immersion. À travers un casque de réalité virtuelle, ce sont au total dix bibliothèques que nous sommes invités à découvrir à travers différentes mises en scène de quatre à cinq minutes chacune : bien loin de l’image d’un espace austère et figé où seraient conservés religieusement les livres, chaque bibliothèque apparaît comme un lieu bien vivant, dont la fonction est aussi de transmettre aux générations présentes et futures les textes du passé.

 

Un lieu de l’imaginaire

Vue de l'univers virtuel créé pour l'exposition. Crédit : Courtoisie Ex MachinaL’un des aspects les plus réussis de l’exposition – et qui donne tout son sens au dispositif de réalité virtuelle – est de parvenir à faire apparaître des espaces inaccessibles, soit que la bibliothèque ait aujourd’hui disparu, soit qu’elle n’ait tout simplement jamais existé. C’est notamment le cas de la bibliothèque imaginaire du Capitaine Nemo, dans les entrailles du Nautilus. Cette bibliothèque sous-marine inventée et décrite par Jules Verne dans 20 000 lieues sous les mers s’incarne ici sous la forme d’un décor entièrement dessiné au crayon, où Nemo converse avec le Professeur Aronnax, avant de s’installer à son piano-orgue pour nous jouer un morceau. Ce parti-pris esthétique est particulièrement apprécié, car il laisse encore libre court à l’imagination du visiteur, tout en s’inscrivant dans l’esthétique du livre illustré caractéristique des premières éditions des textes de Jules Verne. Lepage souligne ainsi combien la bibliothèque reste un haut lieu de l’imaginaire, qui existe par-delà ses différentes incarnations, et dont il est important de ne pas toujours percer tous les mystères.

Dans une mise en scène plus réaliste cette fois, l’exposition fait brièvement revivre la bibliothèque disparue d’Alexandrie, lieu fondateur de la culture occidentale : dans une ambiance fébrile, les scribes et les premiers bibliothécaires s’activent entre les rayonnages de volumen, où nous sommes nous-même cachés… Nous n’en verrons pas davantage : il n’existe en effet aucun témoignage décrivant précisément l’architecture de cette bibliothèque mythique qui, à peine entraperçue, disparaît aussitôt dans les flammes. On soulignera enfin la mise en scène particulièrement poétique de la Bibliothèque de l’Université de Copenhague, au croisement du réel et de la fiction, du présent et du passé. Ici, les fantômes d’un autre siècle errent entre les rayons de la bibliothèque, dont ils sont venus consulter les ouvrages, tandis que les étudiants d’aujourd’hui s’affairent au-dessus de leur ordinateur et de leurs tablettes tactiles… C’est que, désormais, tous ces livres ne servent plus guère que de décor : jamais référencés, ils sont déclarés « perdus », mais continuent d’habiter la bibliothèque transformée en une salle de travail numérique. La bibliothèque demeure ainsi un lieu de savoir, où cohabitent les formes livresques du passé et du présent.

 

Une architecture du savoir

L’exposition souligne combien les bibliothèques sont bien souvent des joyaux d’architecture, construits autour d’une certaine conception du savoir. On sera particulièrement impressionnés par la Bibliothèque du Congrès à Washington, tandis que nous traversons le dôme du Thomas Jefferson Building au moyen d’un dispositif en « plongée » : suspendus dans l’espace, nous évoluons au milieu d’un décor et d’une architecture d’inspiration grecque, dans ce qui reste à ce jour la plus grande bibliothèque au monde en nombre de livres et de références. Renouant avec la promesse incluse dans le titre de l’exposition – La bibliothèque, la nuit – nous avons le privilège de visiter la Bibliothèque du Congrès après l’heure de fermeture. Selon Manguel en effet, « une bibliothèque fonctionne différemment la nuit ». C’est ce que le visiteur pourra surtout constater dans la Bibliothèque Sainte-Geneviève (Paris), conçue en 1851 par l’architecte Henri Labrouste pour accueillir un système d’éclairage au gaz. Au moment de sa construction, l’établissement se voulait à la pointe de la technologie : pour la première fois, une bibliothèque allait permettre à ses lecteurs de travailler la nuit. Sainte-Geneviève est ainsi truffée de symboles célébrant l’alternance du jour et de la nuit, que l’exposition nous invite à découvrir.

Particulièrement spectaculaire, avec son gigantesque squelette de baleine qui la traverse de part en part (œuvre de l’artiste Gabriel Orozco), la Megabiblioteca José Vasconcelos de Mexico est la plus récente des bibliothèques exposées. Elle démontre, sans doute plus que n’importe quelle autre, combien les bibliothèques sont des lieux de vie et de culture dynamiques, tournés vers la ville et ses habitants. Comme bon nombre de bibliothèques contemporaines, la Megabiblioteca José Vasconcelos a fait du verre l’un de ses matériaux principaux. Elle est ainsi entièrement construite autour de jeux de transparence et de reflets. Tout au long de la visite, un groupe de jeunes filles danse devant la façade de l’établissement qui leur renvoie leur reflet, en permettant au visiteur de profiter du spectacle depuis le cœur de la bibliothèque. Espace moderne et vivant, la Megabiblioteca est par ailleurs entièrement modulaire, en prévision des œuvres qui viendront la remplir dans les prochaines décennies. Ici comme ailleurs, la fonction de conservation se veut entièrement tournée vers le futur.

 

La réalité virtuelle : un dispositif théâtral

Vue de l'exposition. Crédit photo : Stéphane Audet, IcôneBien évidemment, le dispositif de réalité virtuelle de La bibliothèque, la nuit aura fait l’objet de toutes les attentions : il confère à l’exposition un caractère spectaculaire évident, tout en restant très simple d’utilisation. Reste que l’expérience se heurte à certaines limites, qui sont finalement celles du dispositif lui-même : un casque un brin inconfortable, une image qui n’est pas toujours d’une excellente qualité… Coincé dans son fauteuil, le visiteur se fait surtout spectateur d’une exploration immobile et somme toute passive. À cet égard, le dispositif est d’abord théâtral, et propose peu d’interactivité en comparaison des potentialités offertes par les technologies numériques, que d’autres formes d’expositions virtuelles (mais, pour le coup, sans réalité virtuelle) ne manquent pas d’exploiter dans une perspective plus didactique. En un sens, l’expérience d’immersion est bien plus efficace dans la première salle de l’exposition – celle qui reconstitue physiquement la bibliothèque de Manguel. L’exposition n’en reste pas moins fort belle et poétique, notamment grâce aux mises en scènes réalisées par Robert Lepage et la compagnie multidisciplinaire Ex Machina, qui rendent parfaitement hommage à l’univers de l’écrivain – dont l’œuvre abrite une réflexion très riche sur l’histoire de la lecture, tout juste effleurée ici. L’exposition La bibliothèque, la nuit est donc une expérience esthétique forte, une promenade littéraire qui a le mérite d’attirer l’attention sur ces espaces chargés d’histoire et de significations que sont les bibliothèques.

 

Servanne Monjour
 Université de Montréal (Chaire de recherche du Canada sur les écritures numériques)
décembre 2016

 

Concepteur : Robert Lepage. La bibliothèque, la nuit a été conçue et réalisée par Ex Machina pour célébrer le 10e anniversaire de la Grande Bibliothèque, d’après une idée originale de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Co-concepteur et directeur de création : Steve Blanche

Auteur, co-concepteur et narrateur : Alberto Manguel

Scénographes : Marie-Renée Bourget Harvey assistée de Marie Mc Nicoll

Voir le film Dans les coulisses de l’exposition, la présentation sur le site d’Ex Machina ainsi que la bande annonce de l’exposition :

 


Pour citer cet article:

Servanne Monjour, « La bibliothèque, la nuit (Montréal) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Dec 2018.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/la-bibliotheque-la-nuit-montreal/, page consultée le 23/10/2021.