Carnet de visites

Générations Tomi Ungerer (Montreuil)

Bibliothèque Robert Desnos, Montreuil Commissaire(s): Céline Gardé, Fabrice Chambon, Thérèse Willer

 

Générations Tomi Ungerer, Bibliothèque Robert Desnos, Montreuil, du 15 janvier au 2 mars 2019.

 

Affiche. Illustration de Tomi Ungerer, sans titre, dessin reproduit dans Das groβe Buch vom Schabernack, 1970-80, Collection Musée Tomi Ungerer, Strasbourg. Photo A. ChassagnolExposer un écrivain aussi prolifique que Tomi Ungerer invite à réfléchir aux multiples facettes de son travail dans des domaines aussi différents que l’écriture, la peinture, la sculpture, ou encore la publicité. Ici, qui expose-t-on ? L’écrivain pour enfants et adultes, le dessinateur, l’artiste engagé, le collectionneur, l’amateur de provocation ? Le titre choisi, « Générations Tomi Ungerer », élude la question, préférant rendre hommage au génie de cet homme qui a su se réinventer sur plusieurs décennies, tout en se plaçant du point de vue de la réception, à travers les générations de lecteurs qui ont grandi avec Les Mellops, Allumette, Le Géant de Zéralda, Crictor ou encore Otto.

 

L’exposition, située dans le hall de la Médiathèque, se présente comme une lecture traversière des œuvres de Tomi Ungerer. L’espace, ouvert, de 100 m2, tapissé de noir, reprend la gamme chromatique de l’album iconique, Les Trois Brigands (1961), omniprésent le long du parcours.

La première salle regroupe une série d’œuvres méconnues, pour ne pas dire inconnues, prêtées par le Musée Tomi Ungerer de Strasbourg. À l’orée de l’exposition, une notice fournit quelques éléments biographiques très succincts sur l’auteur et liste trois albums phares, Les Trois Brigands, Le Géant de Zéralda et Flix, en guise de présentation. Ce n’est pas de l’écrivain dont il est question ici, mais plutôt de l’illustrateur que l’on découvre à travers des dessins nonsensiques, tirés de Das große Buch vom Schabernack (1990) de Janosch, l’un des auteurs de livres pour enfants les plus célèbres d’Allemagne. Il est surtout connu en France pour ses contes animaliers comme À Panama, tout est bien plus beau. Le voyage d’un petit tigre (1993), La vie des Zanimaux (1993) ou Une leçon de rêve pour un petit loir (1993). Les œuvres accrochées ici étant dépourvues d’éléments de contexte, il n’est pas forcément évident pour le visiteur de rattacher ces croquis illustrant des histoires drôles de Janosch, en allemand, au parcours d’Ungerer ni d’en mesurer l’impact sur ses albums, d’autant que l’ouvrage en question n’est pas consultable dans cette salle.

Au centre, la pièce maîtresse de l’exposition, de loin la plus réussie, se présente comme une reconstruction de la forteresse des Trois Brigands, immédiatement identifiable grâce à l’équipement de ce trio de malfaiteurs : une hache rouge et un tromblon jaune ornent la porte d’entrée. L’écrivain apparaît sous forme de portrait en noir et blanc, collé au mur, au-dessus d’une étagère qui rassemble la plupart de ses textes, ainsi que plusieurs monographies critiques. Moquette, canapé, coussins, table basse, dans ce cocon feutré entouré d’affiches de l’École des Loisirs, tout est mis en œuvre pour que le lecteur se réapproprie spontanément l’œuvre d’Ungerer. Dans un coffre-fort qui rappelle celui des brigands, on trouve des ouvrages biographiques comme Tomi Ungerer et New York (2001), Mon Alsace (2006), Far out isn’t Far Enough. Life in the Back of Beyond (2011). Les derniers livres consultés sont disposés sur une petite table ronde : Abécédaire (2007), Tomi Ungerer en alsacien (2014) et In Extremis (2018), compilation d’affiches politiques, pas véritablement destinées aux jeunes lecteurs. C’est au visiteur de fouiller pour retrouver son album favori ou en dénicher un autre qu’il ne connaît peut-être pas encore.

Le tour de force de l’exposition consiste à exposer non pas l’auteur mais plutôt ses lecteurs. C’est bien le pouvoir de captation du livre que l’on donne à voir ici. Le dispositif en abyme montre le public en train de regarder des lecteurs, plongés dans la lecture des albums d’Ungerer. Les ouvrages, en libre accès, déposés ça et là, empilés, déplacés, créent, de manière intuitive, une exposition qui se recompose à chaque visite. Dans cette caverne d’Ali Baba, les multiples éléments du puzzle Ungerer, l’auteur de publications érotiques, l’affichiste, l’artiste, l’écrivain de langue française, allemande, ou anglaise, ne font plus qu’un. Le visiteur assure le commissariat de sa propre exposition qu’il est invité à prolonger chez lui, en emportant une affiche mise à disposition. C’est donc en manipulant les ouvrages, en investissant ce château imaginé par Ungerer, que le public s’approprie, spontanément et in situ, cette œuvre monumentale.

Dans la dernière salle, à l’atmosphère tamisée, on cherche à exposer le Tomi Ungerer conteur d’histoires excentriques, à travers une quinzaine de figures animales anthropomorphiques, sans titres, accompagnées de poèmes en allemand, aux tonalités surréalistes, également extraits du livre de Janosch. Une veilleuse est allumée, tandis que deux fauteuils invitent le spectateur à contempler l’ensemble. Dans un petit renfoncement, une série d’esquisses en noir et blanc, représentant deux enfants s’adonnant à des pitreries, dresse le portrait en creux d’un amateur de provocation. L’exposition se termine par une mise en scène de deux livres d’Ungerer présentés dans une vitrine : un ours en peluche tient Otto, Autoportrait d’un ours en peluche (2001). En bas, Les Trois Brigands (1961) est ouvert à la page qui représente leur trésor, posé sur une sacoche remplie de pièces d’or.

À l’annonce de la mort de Tomi Ungerer, le 9 février 2019, l’exposition a pris une autre tournure. L’éloge funèbre du Parisien, affiché le jour de son décès aux côtés de la fiche de présentation de l’exposition, oriente la visite vers le recueillement et l’hommage posthume. La vitrine renfermant les albums cultes d’Ungerer fait alors office de reliquaire. Quant au décor des Trois Brigands, bibliothèque Ungerer dans la bibliothèque, il incite les visiteurs à redécouvrir « les titres qui ont traversé les générations et qui sont encore aujourd’hui lus aux enfants » comme l’écrit Le Parisien. « Expect the unexpected », pour reprendre la devise d’Ungerer.

Anne Chassagnol
(Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis)

 

Commissariat : Céline Gardé et Fabrice Chambon en partenariat avec Thérèse Willer, conservatrice du Musée Tomi Ungerer de Strasbourg.

 


Pour citer cet article:

Anne Chassagnol, « Générations Tomi Ungerer (Montreuil) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Oct 2021.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/generations-tomi-ungerer-montreuil/, page consultée le 23/10/2021.