Carnet de visites

30/01/2017

Émile Verhaeren, lumières de l’Escaut, lumière des arts (Tournai)

Musée des Beaux-Arts de Tournai Commissaire(s): Marc Quaghebeur

 

Émile Verhaeren, lumières de l’Escaut, lumière des Arts, Archives et Musée de la Littérature (Bruxelles) et Musée des Beaux-Arts (Tournai), du 28 septembre au 18 décembre 2016

 

Une exposition littéraire porte en elle une difficulté majeure. La majorité des visiteurs ne sont pas des spécialistes de l’écrivain mis en valeur. Ils ont besoin d’éléments très visuels qui accrochent immédiatement leur attention. Ils ne s’attardent en général pas outre mesure. C’est dire combien des pages manuscrites, des brouillons, des billets griffonnés, des comparaisons éditoriales dans lesquelles l’un ou l’autre détail diverge ne retiendront pas leur attention au-delà d’un temps relativement bref. Il est donc important de combiner des objets spectaculaires avec des témoignages plus discrets réclamant une curiosité particulière, de façon à satisfaire le maximum de passants.

Un des intérêts du lieu choisi pour célébrer Verhaeren est qu’il s’agit d’un musée conçu par l’architecte Victor Horta pour abriter la collection artistique d’un mécène qui en a fait don à la ville de Tournai. L’écrivain avait en effet un rapport assez étroit avec beaucoup d’artistes de son temps ; il avait même écrit sur un certain nombre d’entre eux et correspondu avec quelques-uns.

 

Un lieu singulier

Horta a conçu son unique musée autour d’un atrium central sous une verrière diffusant la lumière naturelle. Diverses salles rayonnent autour de cet espace dévolu à des sculptures. La scénographie adoptée dans le cas spécifique de Verhaeren est d’abord de diviser la superficie alentour en ‘niches’ consacrées à des thèmes éclairant sa personnalité et susceptibles de révéler les liens qu’il entretenait avec le monde dans lequel il vivait.  D’y adjoindre çà et là des phrases reproduites sur les parois qui servent d’écrin. Ainsi lira-t-on : Je n’ai voulu être qu’un homme qui écrit. Mais j’ai voulu l’être violemment. Ou encore : Un chef d’œuvre est un morceau de la conscience du monde.

Avant cela, le hall d’entrée esquisse à la fois l’identité du poète, son entourage artistique et des tendances de la sculpture de l’époque. C’est donc en guise d’accueil, un buste signé Van der Stappen et un portrait sorti du pinceau de Schroevens. Mais en fait, chaque visiteur se précipite naturellement vers le lieu où sont rassemblés œuvres et objets. Ce sera donc en repartant qu’il verra vraiment le tableau de Van Strydonck saisissant des artistes autour de Van Cutsem, le mécène, en sa maison de Blankenberghe, tableau qui élargit le champ amical tandis que le marbre qu’a modelé de lui Guillaume Charlier rappelle qu’en ces lieux de Wallonie picarde le collectionneur bruxellois est un peu chez lui.

 

Entre le monde et l’intime

La visite peut alors vraiment commencer. La première étape rassemble des œuvres de la collection du musée tournaisien et de celle des Archives et Musée de la Littérature : Manet, Seurat, Monet, Signac, Redon…  En contrepoint des lettres échangées avec des artistes, un manuscrit du poète. C’est une part attachante de par la qualité des peintures et des courants représentés.

La deuxième station permet d’entrer dans l’intimité de l’écrivain. Quelques portraits par Spilliaert, Van Rysselberghe… et Marthe la femme du poète qui peignait aussi. Un de ses gilets noirs est là, porté par un mannequin. Des objets variés comme des médailles, des rubans funéraires, un télégramme. La photographie apporte des témoignages plus modernes ; des caricatures d’officiers teutons ajoutent une touche d’humour. Sans oublier d’inévitables manuscrits, des hommages rendus par des confrères tels Maeterlinck ou Valéry qui montrent des relations plus vastes que les amis proches ainsi que la pérennité du personnage au-delà de sa disparition  par l’intermédiaire d’enfants rassemblés auprès de son tombeau.

Le cabinet de travail comporte un secrétaire de style Empire, des photos familiales et des objets plus personnels parmi lesquels un presse papier japonais, une pipe, un porte-plume, un fume-cigare, une montre à gousset… dont plusieurs étaient sur lui lors de son accident mortel à Rouen en 1916.

L’étape suivante est réservée à celle qui fut son épouse discrète et la garante de l’équilibre psychologique d’un homme en proie aux idées noires. Nombre de portraits égrènent sa présence, la force d’inspiration qu’elle fut dans l’écriture de son célébrissime compagnon. Et, bien sûr, des lettres d’amour.

 

Une perception au présent

L’implication de Verhaeren dans l’évolution artistique de son époque et de son pays tient bonne place dans sa vie. Aussi voici Ensor, Van Strydonck, Anna Boch, Khnopff, Claus, Meunier… sous des aspects variés. Ils ramènent le visiteur vers l’aspect artistique d’une période charnière de l’histoire de l’art occidental qui a basculé d’un attachement un peu stérile au classicisme pour amorcer les débuts de la modernité esthétique.

Au fil des vitrines, des illustrations et des avis émis par ses confrères admiratifs se tisse un portrait indirect de celui qui a parlé avec lyrisme en français de sa terre natale flamande. Le lien s’établit entre les descriptions scandées des vers et les gravures qui dessinent des êtres de chers, des situations sociales préoccupantes. Les mots et les images disent autrement les mêmes observations. Et même les failles de l‘être apparaissent : telle sanguine signée par l’aimée montre l’aspect malade de celui que guettait la neurasthénie.

Ainsi, cette manifestation tient-elle les promesses de son titre « Émile Verhaeren : lumières de l’Escaut, lumière des Arts ». Les allusions au fleuve, sur les berges duquel est né et enterré le créateur des « Villes tentaculaires », soulignent la place de ce cours d’eau dans son inspiration. Les objets choisis donnent une approche où alternent l’intimité d’un homme et d’un couple face à la vie publique d’un créateur célèbre dont la présence appartient à tous, y compris à ceux qui ne l’ont jamais lu.

La présentation alterne des œuvres suspendues aux cimaises, des documents apposés sur panneaux, des livres et des brimborions familiers autant que de la correspondance et des manuscrits répartis dans des vitrines. Leur multiplicité a interdit la présence vite encombrante de cartels. Ils sont remplacés par des chiffres, eux-mêmes renvoyant le curieux à des commentaires détaillés réunis en un fascicule proposé aux visiteurs. Cette solution, faute d’un audio-guide, entraîne, au risque de lasser, un va-et-vient incessant de l’œil entre les numéros et leur commentaire.

Le livre qui complète l’exposition, sans être à proprement parler un catalogue, reprend des reproductions d’œuvres plastiques, des témoignages, certains fac-similés tels que lettres ou feuillets manuscrits annotés sur lesquels il est loisible de passer ou de s’attarder, une anthologie de textes significatifs, le tout dans une mise en pages dynamique.

 

Michel Voiturier
(Chroniqueur culturel)
janvier 2017

 

Catalogue : Marc Quaghebeur, Christophe Meurée, Des lueurs du fleuve à la lumière de la peinture. Émile Verhaeren et les siens, Bruxelles, Archives & Musée de la Littérature, 2016, 148 p.

Livret du visiteur : Véronique Jago-Antoine avec la collaboration de Luc Wanlin.

Commissaire : Marc Quaghebeur, directeur des Archives et Musée de la Littérature. Voir son commentaire audio de l’exposition :

 


Pour citer cet article:

Michel Voiturier, « Émile Verhaeren, lumières de l’Escaut, lumière des arts (Tournai) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Jan 2017.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/emile-verhaeren-lumieres-de-lescaut-lumiere-des-arts-tournai/, page consultée le 25/10/2021.