Carnet de visites

Chris Marker, les sept vies d’un cinéaste (Paris) / Chris Marker. Memories of the future (Bruxelles)

BOZAR Commissaire(s): Christine Van Assche, Raymond Bellour, Jean-Michel Frodon

 

Chris Marker, les sept vies d’un cinéaste, Cinémathèque française (Paris) du 3 mai au 29 juillet 2018

Chris Marker. Memories of the future, Bozar (Bruxelles) du 19 septembre 2018 au 6 janvier 2019

 

Lorsqu’on songe à Chris Marker, l’on pense presque immédiatement à son œuvre de cinéaste. Le réalisateur de La Jetée a beau avoir touché à une multitude d’autres formes et de médiums (littérature, édition, photographie, radio, installations, CD-rom, internet…), il demeure toujours associé en premier lieu au 7e Art. Rien d’étonnant par conséquent à ce que, six ans après sa disparition, ce soit la Cinémathèque française, où sont déposées ses colossales archives, qui ait mis sur pied la première exposition rétrospective consacrée à son activité – car l’on n’ose guère utiliser d’« œuvre », trop pompeux et quelque peu réducteur s’agissant de Marker.
Reprise dans une version légèrement réduite, et sous un autre titre par Bozar à Bruxelles, cette exposition n’est certes pas focalisée sur la littérature et le livre. Elle leur accorde toutefois une place, celle que leur a faite dans son parcours ce touche-à-tout résolu, dont le rapport à l’espace livresque présente des visages multiples et variés, de celui de romancier à celui d’éditeur en passant par ceux de photographe et de maquettiste, et même « commentateur », puisque Marker a publié les commentaires de ses documentaires, que l’on sait très écrits, en volume et dans des revues de cinéma. Dans son rapport à la chose imprimée, Marker est, comme dans le reste de son travail, une figure qui endosse volontiers tous les rôles avec enthousiasme.

 

Un homme de livres

L’exposition se fonde pour une large part sur un fonds acquis en 2013 par la Cinémathèque française, et encore en cours de dépouillement. Elle présente un regard synthétique sur la trajectoire atypique d’un créateur singulier entre tous, qui a cultivé le mystère à l’envi et multiplié les modes d’expression. Le parcours proposé combine avec à propos le thématique et le chronologique, de façon telle que la succession des différents salles permet de prendre connaissance des différentes facettes et périodes du travail de Marker, dans sa complexité et son foisonnement.

Si ce panorama fait tout naturellement la part belle au cinéma, la place que cette exposition réserve à la littérature et aux livres est tout de même notable. Elle témoigne de l’idée des commissaires, Raymond Bellour, Jean-Michel Frodon et Christine Van Assche, selon laquelle Chris Marker est et demeure, en toute chose, un écrivain. Cette part de la littérature revêt deux formes principales : d’une part, ses écrits et publications, qu’ils soient directement ou indirectement littéraires, ainsi que ses activités éditoriales, principalement aux éditions du Seuil ; d’autre part, une présence plus diffuse au sein de l’ensemble du travail de Marker.

Deux salles sont spécifiquement dévolues à la littérature et au livre. Relativement restreintes dans la version bruxelloise de l’exposition, elles permettent toutefois de parfaitement prendre la mesure de la diversité des réalisations littéraires et éditoriales de Marker. L’une, intitulée « L’écrivain, le résistant, le poète », se concentre sur les débuts de Marker durant la guerre et l’immédiat après-guerre, sa vocation littéraire, le lancement d’une revue et la publication par celui qui s’appelle encore Christian Bouche-Villeneuve de poèmes sous le premier d’une longue série de pseudonymes (Marc Dornier). Suit l’entrée à la revue Esprit, puis dans les associations militantes Peuple et culture et Travail et culture, ainsi que la publication d’un roman, Le Cœur net (1949), qu’il a renié par la suite. Les relations qu’il noue à cette époque le conduisent à entrer aux Éditions du Seuil où, parallèlement à plusieurs jolis « coups », comme la publication des premiers livres de photos de William Klein, il va diriger pendant une dizaine d’années la collection de poche « Petite planète ».

Mais c’est de façon plus diffuse et, peut-être, plus fondamentale encore, que l’écriture littéraire sous-tend les entreprises de Marker, dans ses diverses dimensions, notamment au cinéma. Le volet littéraire et éditorial de l’exposition se traduit non seulement par la présentation de certaines publications reprenant ses « commentaires » (notamment les deux volumes publiés sous ce titre en 1961 et 1967 au Seuil), mais aussi de plusieurs documents de travail, manuscrits notamment, relatifs à ses films et truffés de modèles et références issues de la littérature, à l’instar de La Jetée, sous-titrée « photo-roman », puis « ciné-roman ».

Significativement, la première salle de la version bruxelloise de l’exposition présente, pour accueillir le visiteur, un assemblage réticulaire sur un large mur présentant des livres tirés de la collection « Petite planète », d’écran présentant des extraits de films et des photographies prises par Marker. Cette accroche, très réussie, constitue une véritable invitation au voyage, dans les pas de Marker à travers le monde et, aussi bien, dans son œuvre protéiforme. Elle témoigne de ce que l’auteur du Dépays (1982) – beau livre de photos sur le Japon – était bien un homme-monde, un créateur qui a fait flèche de toute forme médiatique avec un égal talent.

 

Deux lieux, deux scénographies

Une voix de femme accueille le visiteur. Elle égrène les multiples facettes du travail de Chris Marker – cinéaste, écrivain, voyageur, photographe, etc. – , que le visiteur est appelé à découvrir durant son parcours dans les différentes salles de l’exposition. L’espace plus ramassé de la Cinémathèque française se prêtait sans doute un peu mieux à cette entrée en matière intime que celui de Bozar, plus vaste et dont les salles se distribuent bien entendu de façon différente.

Cette amplitude des salles constitue le principal désavantage de la version bruxelloise de l’exposition. Pour donner à voir ces pièces qui ne recherchent guère la pompe et privilégient souvent l’intimité, les hauts plafonds, le marbre et les colonnes semblent parfois un peu trop imposants. De toute évidence, l’exposition a été pensée en fonction de l’espace de la Cinémathèque de Paris, et l’on conçoit qu’elle s’intègre de façon un peu moins naturelle dans celui qu’offre le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Cet aspect a pesé sur l’organisation des volets thématiques de l’exposition et, à cet égard, la chronologie relative respectée dans la version parisienne de l’exposition ne l’est plus tout à fait à Bozar (ainsi, les œuvres informatiques de Marker (comme Immemory), que le visiteur est invité à manipuler, se situent cette fois au début de l’exposition, non au terme du parcours).

Compte tenu des contraintes imposées par l’espace disponible, il était sans doute ardu de parvenir à un meilleur résultat que ce qui est proposé. La transposition d’une exposition conçue pour un lieu spécifique ne saurait aller sans ajustements, pour un mieux parfois. En l’espèce, on se réjouira que les concepteurs de l’exposition aient tiré parti de la taille des lieux pour consacrer plusieurs salles au visionnage de films de Marker dans d’excellentes conditions, alors que seule La Jetée bénéficiait d’une salle propre à Paris, les autres films se voyant consacrés un simple écran muni d’écouteurs.

 

Le futur d’une écriture

Cette première exposition rétrospective consacrée à l’auteur de La Jetée constitue une indéniable réussite, et une porte d’entrée tout indiquée dans le travail de Marker pour celles et ceux qui ne le connaîtraient pas. Peut-être quelques aficionados de la première heure trouveront-ils matière à rechigner. Devant une œuvre aussi protéiforme, et qui contraint à des partis pris, sans doute est-il impossible qu’il en aille autrement. La diversité des réalisations de Marker condamne presque d’avance toute tentative de synthèse.

Au final, il est évident que Chris Marker, les sept vies d’un cinéaste / Chris Marker. Memories of the future accorde une place prépondérante au cinéma. Cependant, en vertu de son approche aussi panoramique et exhaustive que possible, l’exposition présentée à la Cinémathèque française, à Paris, puis à Bozar, à Bruxelles, rend bien compte de cette part aujourd’hui un peu moins notoire de son activité que ses films les plus célèbres. En cela, elle est indispensable pour le grand public, de même que le riche, très beau et très imposant catalogue qui l’accompagne.

Reste maintenant une question, qui dépasse le cadre de cette exposition. La majeure partie des écrits de Marker demeure indisponible aujourd’hui. Certains éditions originales peuvent éventuellement être acquises en seconde main, mais à des montants la plupart du temps tout à fait décourageants. On pensera ce que l’on voudra de la valeur « littéraire » de ces écrits – tous ne sont pas des chefs-d’œuvre, c’est indéniable –, mais le temps n’est-il pas venu de les rendre à nouveau accessibles, comme L’Arachnéen l’a récemment fait, superbement, pour Coréennes (1959)  ? Voilà pour l’appel du pied aux éditeurs avisés.

 

David Martens
MDRN & RIMELL

 

Commissaires : Christine Van Assche, Raymond Bellour, Jean-Michel Frodon, en collaboration avec Florence Tissot

Scénographes : Pascal Rodriguez, avec Félix Müller pour le graphisme et Raymond Belle pour l’éclairage (Paris) et Émilie Lecouturier (Bruxelles)

Catalogue : Chris Marker, s. dir. Raymond Bellour, Jean-Michel Frodon et Christine Van Assche, Paris, La Cinémathèque française, 2018.

Voir la bande-annonce de l’exposition à Paris:


Pour citer cet article:

David Martens, « Chris Marker, les sept vies d’un cinéaste (Paris) / Chris Marker. Memories of the future (Bruxelles) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Oct 2021.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/chris-marker-les-sept-vies-dun-cineaste-paris-chris-marker-memories-of-the-future-bruxelles/, page consultée le 23/10/2021.