Carnet de visites

28/04/2017

Jacques Prévert. Images (Montricher)

Fondation Jan Michalski Commissaire(s): Solange Piatek, Eugénie Bachelot Prévert

 

Jacques Prévert | Images, Fondation Jan Michalski (Montricher, Suisse), du 17 février au 30 avril 2017

 

Affiche expo PrévertLe terme « images » sert de titre à l’exposition de la fondation Jan Michalski pour l’écriture et la littérature, surprenante institution privée située au pied du Jura suisse, au-dessus de Lausanne. Le terme, très employé actuellement, peut sembler quelque peu fourre-tout, d’autant que l’exposition regroupe aussi bien les collages de Prévert, les interventions sur ses livres, ses scénarios illustrés et autres pages ornées servant d’agenda qu’il appelait « éphémérides ». Pourtant, c’est précisément ce mot vague qu’employait Jacques Prévert parce qu’il lui permettait de rapprocher son écriture poétique de ses « bricolages » plastiques. Le terme « images » est large, mais c’est le sien. Dans l’écrin de la Fondation Michalski, c’est donc un poète qui est exposé, mais un poète dont on montre le travail non verbal, les « images fixes » (voir l’article de Carole Aurouet sur les « images fixes » de Prévert).

La pratique du collage de Jacques Prévert est connue : relativement tardive par rapport aux collages surréalistes de l’entre-deux-guerres, elle a commencé après la seconde guerre, dans les années 1940. Ses collages furent exposés dès 1957 à la Galerie Maeght, puis, dans les années 1960, notamment au musée Grimaldi en Arles (1963). La Fondation Michalski a réuni un ensemble imposant de ces collages, augmenté d’autres « images » de Prévert, dans sa salle d’exposition. La scénographie simple met en valeur la dimension concrète des « images » de Prévert, leur matérialité. Livres et tableaux deviennent des objets vernaculaires au voisinage des cartes postales et correspondances ornées.

 

Dans la tradition du collage

Les collages forment la plus grande partie de l’exposition, dont le parcours permet de faire apparaître le processus de création, des images chinées, récupérées et découpées, aux collages, grattages et rehauts sur feuilles colorées qui servent d’encadrement gardés dans l’accrochage. Les trois premières vitrines montrent notamment son interventionnisme sur le graphisme de ses livres, à l’origine de son goût pour le collage. Il réalisera ainsi ses propres couvertures, par exemple pour La pluie et le beau temps en 1955.

Les collages de Prévert, extraordinairement inventifs, et souvent fourmillants de détail, apparaissent moins « propres » que ceux de Max Ernst, par exemple La Femme 100 têtes : le découpage est plus grossier et on perçoit souvent traces de doigts et de colle. Prévert aime particulièrement réaliser des collages directement sur des tirages photos, par exemple sur des images d’Izis, comme son Quai de Seine sur lequel Prévert fait apparaître chat et un tigre, ou de Brassaï, mais aussi sur un portrait de Janine, sa compagne, photographiée en plein saut par Pierre Boucher en 1943, collage repris comme affiche de l’exposition. Néanmoins, ses plus beaux collages sont les plus simples, par exemple Le Mouvement des marées, Le Christ noyé ou encore un collage sans titre envoyé à Siné en 1968.

Les collages de Prévert utilisent les deux instruments traditionnels de la satire : les animaux et le thème religieux. Il aime à détourner peinture religieuse et traditionnelle, par exemple en intégrant des planches anatomiques dans le fameux portrait du duc d’Urbino de Piero della Francesca. Un autre motif récurrent est son propre portrait : il s’amuse par exemple, à placer son visage, face à face avec un singe dans la page de titre de Bêtes.

 

Prévert et la circulation des images

L’exposition présente un ensemble important de collages sur cartes postales et enveloppes, destinées entre autres à Paul Roux et Jean-Paul Goude, mais aussi à sa petite fille. En 1974, il envoie par exemple à la petite Eugénie une vue aérienne de Paris où le Sacré Cœur a remplacé Notre-Dame, image qui rappelle celles d’Albert Valentin dans les années 1930.

Ses collages circulent entre cimaises et livres. Le Désert de Retz, à partir d’une photo d’Izis, devient la couverture de Fatras, qui reproduit de nombreux collages en vis-à-vis de ses poèmes (l’entendre lire « Itinéraire » à la sortie du livre en 1966). Ce collage est souvent reproduit, par exemple dans un reportage Paris-Match où l’on voit Prévert « au travail », en train de découper ses magazines et livres d’art. Ses images, issues de l’imprimé, retournent souvent ainsi au livre, comme le suggérait la scénographie choisie à la Fondation Michalski, qui faisait figurer collages au mur et collages dans les livres, dans un face à face en milieu de salle.

 

Le livre et l’amitié

Comme Carole Aurouet l’a montré dans L’Amitié selon Prévert (Textuel, 2012), les amis ainsi que la famille occupaient une place centrale dans la vie, comme dans l’œuvre de Prévert. C’est particulièrement vrai dans le cas des images qu’il créait à partir d’autres images.

L’activité de dédicace, notamment, donne lieu à de nombreux collages. C’est le cas des exemplaires d’Imaginaires, qu’il fait paraître chez Gallimard dans la collection « Les Sentiers de la création » en 1970, qu’il offre, ornés d’une création personnelle, à sa femme, à René Bertelé ou encore à André Poznec. D’autres dédicaces ornées apparaissent dans l’exposition, notamment celle pour « Pablo Picavert » de la part de « Jacques Précasso » en 1951 qui rend hommage à son amitié avec Picasso.

À travers les livres dédicacés où s’exprime une grande créativité visuelle, comme à travers les cartes postales et les lettres décorées envoyées par Prévert, s’affirme dans l’exposition la notion d’imaginaire partagé. Le point culminant de cette véritable philosophie pourrait bien être l’exemplaire du livre photographique que Prévert signa avec Izis en 1952 à la Guilde du livre, Charmes de Londres, où il est intervenu à chaque page. La frustration de ne pas pouvoir feuilleter cet exemplaire unique est compensée, comme souvent dans ce cas, d’une version numérisée.

 

Feuilles volantes aux cimaises

La dernière partie de l’exposition ne comporte plus de collages à proprement parler, mais des planches de scénario dessinées, au nombre de quatre, grandes feuilles qui étaient punaisées dans son bureau pendant l’écriture des films, et ses « éphémérides », c’est-à-dire l’agenda sur feuilles volantes que Prévert ornait d’une grande fleur chaque jour. Il y notait ses rendez-vous, par exemple avec Piaf, Reggiani, Ernst, Miro ou encore Siné, ses virées aux Puces, et même des annotations humoristiques comme « battre Janine », « fesser Michèle », « boire un verre » ou « faire autocritique ».

L’ensemble des « éphémérides » sur le mur du fond de la salle d’exposition qui ressemble à une chapelle créé un effet visuel très réussi. De façon légère et colorée, on célèbre avec Prévert le sacré aujourd’hui.

 

Anne Reverseau (FWO / KU Leuven)
avril 2017

 

Commissariat : Eugénie Bachelot Prévert, avec la collaboration de Solange Piatek, Fatras/Succession Jacques Prévert. Chargée du projet pour la Fondation Jan Michalski : Natalia Granero

Pas de catalogue, mais riche programme de théâtre, cinéma, concert et ateliers créatifs en marge de l’exposition.

Voir aussi les nombreux événements liés aux 40 ans de la mort de Prévert.

Voir la présentation vidéo de l’exposition :

 

 


Pour citer cet article:

Anne Reverseau, « Jacques Prévert. Images (Montricher) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Apr 2017.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/a-la-recherche-dutopia-7/, page consultée le 23/10/2021.