Carnet de visites

01/11/2017

Frans Masereel et l’art contemporain (Ostende)

Mu.ZEE Commissaire(s): Equipe du musée

 

Frans Masereel et l’art contemporain : images de résistance, Mu.ZEE (Ostende), du 1er avril 2017 au 3 septembre 2017

 

Frans Masereel

En 2017, la plus grande partie des espaces du Mu.ZEE était dédiée à Frans Masereel (1889-1972), un des plus grands artistes visuels belges qui se fit rapidement connaître à l’international grâce à un style unique. L’exposition se concentre principalement sur l’engagement social de l’artiste, alors que la plupart de ses dessins traitent de la guerre et de la paix, de la vie et des gens dans les métropoles industrialisées et capitalistes. Les commissaires de l’exposition ont voulu créer le dialogue entre son œuvre avec celles d’artistes contemporains qui s’attaquent aux mêmes types de problèmes : Mary Evans, Anton Kannemeyer, Glenn Ligon, Dan Perjovschi, Billie Zangewa, William Kentridge, Philip Aguirre y Otegui, Slavs and Tatars, Kerry James Marshall et Papa Mfumu’eto 1er. Après un premier couloir présentant une chronologie de la vie et de l’œuvre de Masereel, l’exposition s’organise en trois salles de taille égale qui traitent chacune d’un thème : la guerre, la société, l’homme. Outre des gravures sur bois, on pouvait voir des peintures, des esquisses, des croquis, mais aussi des vidéos, des livres et des magazines, un vase et – comme pour nous rendre Masereel plus proche, divers objets ayant appartenu à l’artiste : un chapeau, de la peinture, une gouge, un billot ou un rouleau encreur.

 

Textes et images

Si Frans Masereel et l’art contemporain : images de résistance faisait la part belle aux thématiques sociales, il y était aussi beaucoup question de littérature. En entrant dans l’exposition, le visiteur était accueilli par une toile massive intitulée Famille lisant Reading Family, peinture qui fut montrée pour la première fois dans le pavillon belge de l’exposition universelle de 1937 et qui représente une mère, un père et un enfant en pleine lecture. En écho à cette toile, il y avait en effet de nombreux livres exposés, ce qui n’est pas surprenant lorsque l’on sait que le graveur a souvent travaillé comme illustrateur. La littérature et les images semblent par définition aller de pair pour Masereel et pour les auteurs dont il a illustré les œuvres comme Stefan Zweig ou Romain Rolland, très présents dans l’accrochage avec par exemple Dwang de Zweig et les cinq volumes de Jean-Christophe de Rolland. En outre, on pouvait découvrir des dessins à l’encre de Rolland et même une esquisse pour un char de parade à sa gloire . La littérature, néanmoins, n’était pas uniquement représentée par ces deux écrivains, mais aussi par Barbusse (Quelques Coins du cœur), Cendrars (Kodak) ou encore Stijn Streuvels (De Vlaschaard). Masereel collabora également avec de nombreuses revues d’art, comme Les Tablettes ou La Feuille, qui étaient aussi montrées.

 

De la littérature sans texte ?

Illustrateur, Masereel peut aussi être considéré comme un écrivain sans texte, comme le prouvent des volumes illustrés comme 25 Images de la vie d’un homme (1917), Le Soleil (1919) ou Mon Livre d’heures (1919). En miroir sont d’ailleurs exposées des pages de romans graphiques contemporains d’auteurs qui, comme Masereel, utilisent le pouvoir de l’image pour parler des injustices sociales. À ce propos, les pièces les plus frappantes de l’exposition étaient les rouleaux japonais ou makimonos avec des dessins à l’encre sur du papier gasenshi. Ces rouleaux horizontaux, longs de plusieurs mètres, n’avaient été jusque-là qu’exceptionnellement montrés et constituent la part la moins connue de l’œuvre de l’artiste. Dans un rouleau intitulé Nocturnes (1933), la littérature, l’image et même le cinéma se rejoignent. En se déroulant pour révéler progressivement un texte ou une histoire, il évoque bien sûr les formes antérieures de la littérature aussi bien qu’une pellicule de film. Nocturnes, en particulier, paraît s’inspirer des techniques filmiques comme les différences de perspectives and de positions de la “caméra”, mais encore du montage lorsque l’on passe rapidement d’une scène à l’autre. Ces makimonos qui transgressent les frontières (occidentales) entre les médias, mériteraient vraiment d’être étudiés en détail et on ne peut que se féliciter que les commissaires aient choisi de les porter à l’attention du public.

 

Scénographier la littérature

Toute exposition qui s’intéresse à la littérature rencontre un problème majeur : lorsqu’on montre un livre (du moins un volume matériel), on ne peut que donner à voir une partie très limitée du livre réel. Dans cette exposition, les commissaires ont parfois présenté deux exemplaires du même livre côte à côte : l’un fermé pour montrer la couverture, l’autre montrant une double page. Cette “stratégie” qui suppose que soient disponibles plusieurs copies des volumes en question, relève en partie le défi. De plus, la majorité des livres et des rouleaux étaient montrés dans des vitrines à l’horizontale et non verticalement, accrochés aux murs, ce qui dirige le regard du visiteur vers le bas, comme dans la position “naturelle” du lecteur à sa table. Cette règle supportait quelques exceptions, comme les pages des romans graphiques et le film d’animation Second-hand Reading de Kentridge (2013) qui utilise des pages pliées comme arrière-plan, faisant une nouvelle fois se rencontrer littérature, images et cinéma. En définitive, même si la littérature n’était probablement pas au centre de l’exposition, elle était très présente sous ses formes les plus matérielles et les plus visuelles, sous la forme des livres, bien sûr, mais pas seulement puisqu’on pouvait aussi voir des représentations d’écrivains.

 

NB : Cet article n’a malheureusement pas pu être illustré en raison de droits de reproduction trop élevés pour une plateforme comme Littératures modes d’emploi.

 

Kristof Van Gansen
KU Leuven
(Traduction: Anne Reverseau)

Pas de catalogue.

Voir le programme d’expositions autour de Masereel que propose la ville de Nancy en 2018

Voir la rencontre avec Jérôme Laffont, auteur de « Les Mains libres » portant sur Masereel:


Pour citer cet article:

Kristof Van Gansen, « Frans Masereel et l’art contemporain (Ostende) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Nov 2017.
URL : http://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/1827/, page consultée le 23/10/2021.