Dans les coulisses de l’exposition Jean Giono du MUCEM. Reportage de poche

Cela fait maintenant plusieurs mois que les équipes du MUCEM, à Marseille, préparent l’exposition consacrée à Jean Giono qui est sur le point de s’ouvrir au moment où je m’apprête à en découvrir le chantier. La commissaire de cette manifestation de première importance, Emmanuelle Lambert, à qui l’on doit déjà l’exposition Alain Robbe-Grillet, le voyageur du nouveau roman, en 2002, à l’IMEC, et celle, plus récente, consacrée à Jean Genet (Jean Genet, l’échappée belle), en 2016, au MUCEM également, s’est cette fois plongée dans l’œuvre de l’auteur du Hussard sur le toit. Elle consacré les trois dernières années à la préparation de cett exposition, dont le vernissage a eu lieu le 28 octobre, et dont vous pourrez découvrir une recension prochainement dans L’Exporateur littéraire.

Dans la foulée de la rencontre que les RIMELL ont organisée à Bruxelles, le 11 mai dernier, au sujet de L’Écrivain commissaire, où elle partageait son expérience de commissariat des expositions Robbe-Grillet, Genet et Giono, Emmanuelle Lambert m’a très aimablement invité à assister à une partie du montage de son exposition. Également écrivaine, elle n’en est pas à son coup d’essai. Et comme à chaque fois qu’elle consacre une exposition monographique à un écrivain – on lui doit déjà un livre sur Robbe-Grillet, avec lequel elle a travaillé lors du dépôt de ses archives à l’IMEC (Mon grand écrivain, 2009), ainsi qu’un autre, sur Genet (Apparitions de Jean Genet, 2018), accompagnant l’exposition qu’elle lui a consacré – Emmanuelle Lambert fait paraître un passionnant et enlevé Giono Furioso qui résulte des heures de travail qu’elle a consacré à l’auteur (et qui vient d’obtenir le prix Femina de l’essai).

L’occasion était trop belle de voir ce qui se trame dans les coulisses d’un projet d’une telle envergure et d’une telle ambition. C’est ainsi que, le 22 octobre 2019, je me suis rendu à musée en compagnie d’Emmanuelle Lambert, smartphone à la main (pour les photos qui accompagnent cet article) et carnet en poche (pour me rappeler ce que je songeais à vous raconter).

Donner corps et consistance au patrimoine littéraire n’est certes pas une mince affaire. Lorsque les portes des salles d’exposition s’ouvrent, je pénètre dans un chantier au long duquel toute une troupe s’affaire, avec une franche bonne humeur et un grand professionnalisme. Et aussi une certaine excitation, bien sûr. Tout cela a quelque chose du plateau de cinéma (enfin, tel que je l’imagine… je n’ai jamais fréquent les plateaux de cinéma). Avec courtoisie et enthousiasme, mais au pas de charge (le compte à rebours du vernissage n’attend pas…), Emmanuelle me fait d’emblée les honneurs d’une visite de ces espaces soumis à de constantes métamorphoses. Elle m’invite ici à imaginer telle pièce qui manque encore à l’appel, commente brièvement telle oeuvre qu’elle se réjouit de pouvoir montrer au public, prodiguant au passage tel conseil ou instructions autour d’elle, claquant la bise aux un.e.s et aux autres, et répondant aux multiples questions qui lui sont adressées… par les mêmes. Elle se met ensuite au travail sans plus attendre, en se concentrant sur l’accrochage des œuvres de Charles-Frédéric Brun, dont Giono a fait le personnage de l’un de ses derniers livres, Le Déserteur.

Cette exposition n’est pas un petit morceau. Jugez plutôt : plus d’une dizaine de salles, dont certaines très amples. Elles évoquent tour à tour le rôle fondamental de la Grande Guerre et de ses horreurs dans la vie de l’écrivain, son engagement pacifiste, la période ambigüe et complexe de la Seconde guerre mondiale, la boulimie de lectures de Giono, ainsi que son investissement dans le septième art, en tant que scénariste, mais aussi réalisateur. Autour de moi, le travail est intense et l’orchestration des tâches requiert toute l’attention de chacun.e. Certains fixent des pièces sur des socles, d’autres expertisent des œuvres, disposent les documents dans les vitrines, installent le matériel électrique, règlent qui les écrans, qui les lumières… L’énergie déployée en conduit certains à contracter leurs pauses, en particulier la commissaire, littéralement engloutie par sa tâche, et qui au final n’avalera de la journée qu’un sandwich dans le train du soir qui la ramène à Paris, où elle doit présenter le lendemain l’exposition sur France Culture, dans La Grande table, d’Olivia Gesbert (c’est depuis chose faite : la preuve).

Selon un tour pris par les expositions dont Emmanuelle Lambert assure le commissariat, le propos s’efforce de conjuguer deux dimensions, tout au long du parcours : d’une part, dans la mesure où il s’agit de faire découvrir ou redécouvrir une œuvre en lui rendant justice, l’exposition présentera bien entendu toute une veine documentaire, et qui traitera d’aspects bien connus, mais aussi de côtés parfois négligés ou mal connus de l’œuvre et de la vie de Giono. Il s’agit notamment de rompre avec l’imagerie folklorisante attachée à un écrivain perçu comme le chantre d’une « Provence chatoyante » (je cite Emmanuelle Lambert, mettez-y de votre côté l’accent chantant du sud, qu’elle imite à la perfection). Mais la commissaire a le souci d’adjoindre à cette part attendue un volet qu’elle appelle « évocatoire », en commandant à des artistes des propositions destinées à éclairer d’un jour décalé et singulier l’œuvre de l’auteur. Histoire de ne pas entamer le plaisir de la découverte, je me contenterai de noter que quelques belles et parfois amusantes surprises vous attendent.

Jacques Meny, cheville ouvrière de la société des Amis de Jean Giono, n’est pas le moins occupé des participants de ce curieux ballet guidé avec une autorité toujours sereine et pleine de doigté par Emmanuelle Lambert. Il lui incombe tout spécialement la responsabilité de poser dans les vitrines les nombreux documents appartenant à l’association qu’il dirige depuis sept ans (il s’agit de l’une des plus florissantes des sociétés littéraires de ce type en France, puisqu’elle compte plus de six cent membres !). Tout en les installant et en en corrigeant parfois l’ordre initialement prévu, en concertation avec la commissaire, il présente et commente avec amusement et une érudition dépourvue de toute pédanterie les pièces qu’il manipule – documents privés, photographies familiales, manuscrits d’œuvres, lettres autographes, numéros de revues ou encore peintures possédées par Giono – et que la Société prête pour la circonstance.

Pour sa part, Jean-François Chougnet, directeur du MUCEM, se fait aussi discret que possible. Le maître des lieux passera seulement l’après-midi, brièvement, le temps de constater l’avancée des préparatifs, et pour valider avec Emmanuelle Lambert un certain nombre de choix ponctuels. En matinée, il m’a accordé un entretien de près de deux heures sur la place de la littérature dans la programmation du MUCEM. J’y apprends notamment les circonstances au départ peu favorables qui ont conduit le MUCEM, par la force des choses, à devenir un musée relativement hybride, ce qui, estime-t-il, fait une part de sa singularité et compte parmi ses atouts majeurs. C’est dans ce cadre, dont l’hybridité assure une forme de liberté, et incite à l’inventivité, que s’inscrit la veine littéraire d’une programmation qui accueillera, dans plusieurs mois, une exposition autour de Salammbo de Flaubert et à l’horizon duquel se profilent encore d’autres projets, qui demeurent encore secrets…

Cette position de retrait n’est en rien une marque de désintérêt. Ce serait même plutôt le contraire. J’en veux pour preuve le fait que Jean-François Chougnet a pris l’initiative de mettre sur pieds une exposition consacrée à Lucien Jacques, qui a joué un rôle déterminant dans la vie de Giono. À midi, il nous emmène, Emmanuelle et moi, découvrir l’exposition qu’il a préparée, à quelques pas du MUCEM, dans le Musée Regard de Provence (à noter que le musée accueille également une exposition consacrée à la Provence de Giono). Lucien Jacques, aujourd’hui peu connu du grand public, fut non seulement l’un des amis les plus proches de Giono et de sa famille, mais aussi l’éditeur de son premier livre, un recueil de poésie, Accompagnés de la flûte, et plus largement éditeur de livres et de revues, mais aussi aquarelliste. L’exposition donne à voir les différentes facettes de cette œuvre, qui s’est déployée à l’ombre de celle qu’elle a contribué à favoriser à ses débuts.

En fin de journée, juste avant que je ne m’éclipse, j’ai le plaisir de pouvoir découvrir en compagnie de Jean-Jacques Lebel et de Clémentine Mélois le catalogue de l’exposition Giono, issu d’un partenariat entre le MUCEM et les éditions Gallimard. D’une avis unanime et enthousiaste, le résultat est tout simplement époustouflant. Le volume, malgré un nombre de page conséquent, tient remarquablement dans la main, est élégant et maniable. La qualité des reproductions est franchement épatante : elles permettent de lire avec une grande commodité les documents et nombreux manuscrits, de l’auteur et de certaines personnes qui l’ont connu (notamment une très belle lettre de Marcel Pagnol adressée à l’épouse de Giono après sa disparition en 1970). Les textes figurant dans le volumes sont, pour l’essentiel, dus à des écrivains, auxquels Emmanuel Lambert a demandé d’évoquer un texte de Giono en particulier. Vous découvrirez les auteurs en question lorsque vous ouvrirez le livre (ou si vous vous rendez sur le site de l’éditeur… ah, tiens ! non… hormis celui d’un fameux Prix Nobel, le nom des contributeurs n’est pas mentionné). Nul doute qu’un tel ouvrage va constituer une référence, désormais, pour le grand public, dans l’accès à l’œuvre de Giono, aux côtés de son Giono Furioso.

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Le montage n’est pas encore achevé, mais compte tenu de ce que j’ai pu voir lors de ma visite, il me semble que je ne m’avance guère en affirmant que cette exposition constituera, à n’en pas douter, un des événements de cette année en matière d’exposition de la littérature dans le monde francophone. L’œuvre de Giono, telle qu’elle nous est présentée, dans ses complexités et ses zones d’ombre, méritait certainement une telle célébration, grave ou enjouée selon les moments, mais surtout intelligente, fouillée, nuancée et enthousiaste.

Il ne me reste plus qu’à me rendre à nouveau à Marseille pour visiter l’exposition…

 

David Martens, pour les RIMELL

KULeuven – MDRN

 

Au nom des RIMELL, je tiens à remercier très chaleureusement les équipes du MUCEM pour leur accueil, ainsi qu’Emmanuelle Lambert et Jean-François Chougnet, pour leur hospitalité et leur disponibilité, particulièrement précieuses, je le sais, à un moment aussi chargé dans leur emploi du temps que peuvent l’être les derniers jours de montage d’une exposition de cette ampleur.